Les voyages forment-ils la planète?

Patrick
Patrick Voyer
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L'auteur français Rodolphe Christin vient de publier Manuel de l'antitourisme aux Éditions Écosociété, une réflexion sur les voyages qui devrait intéresser tous les lecteurs avides de découvertes aux quatre coins du monde.

Voici le compte-rendu d'une entrevue internet réalisée avec l'auteur. D'après vos observations réalisées lors de vos nombreux voyages, pourquoi les gens voyagent-ils? Et, pour compléter cette question, le voyage serait-il devenu une routine et/ou une échappatoire populaire (par exemple, les destinations soleil)?

Le voyage ne date pas d’hier. L’humanité a toujours voyagé pour des motifs divers : la guerre, l’exploration, le commerce, la conquête territoriale, la chasse, le prosélytisme religieux… Tous ces motifs étaient extérieurs au voyage qui n’était qu’un moyen, excepté pour le pèlerinage. Dans ce cas, le voyage est important en raison de sa dimension initiatique. Avec le tourisme émerge un objectif nouveau: la détente et le divertissement, et puis avec lui le voyage devient bien souvent une fin en soi: on voyage pour voyager. La révolution industrielle, avec les congés payés, a généralisé le droit au tourisme (et même le devoir de tourisme, pour être conforme à la norme) qui devient une forme de compensation thérapeutique organisée par la société du travail, et plus précisément du travail salarié. A ses débuts, cet espace conquis sur le travail fut un appel d’air remarquable. Le problème à présent, me semble-t-il, est la massification et l’industrialisation du tourisme. Contrairement aux discours des agences de voyage, nous ne sommes pas dans une logique d’évasion, au contraire. Il s’agit de partir pour mieux revenir à son poste, reposé et productif. En outre, la standardisation des lieux et les circuits organisés sont les principaux obstacles pour qui voudrait véritablement «s’échapper». Pensez-vous que le tourisme est une autre condition préliminaire et, incidemment, une conséquence au fossé entre les riches et les pauvres?

Les touristes viennent des pays riches. Il faut être riche pour voyager pour le plaisir. Les touristes représentent moins de 5% de la population mondiale. Il s’agit du luxe d’une minorité, globalement venue des pays développés du Nord et de l’Ouest et se déplaçant vers le Sud et vers l’Est. Cependant il ne faut pas oublier le touriste qui ne franchit pas de frontière, celui qui reste dans son pays. Mais disons que le contraste du touriste riche qui se promène en pays pauvre est frappant. Entre le touriste et l’autochtone, la relation est alors la plupart du temps marchande. Ce sont deux démarches qui ne se rencontrent pas, ou uniquement dans un cadre très limité. Croyez-vous que les habitants d'un pays hautement visité soient heureux de voir débarquer des milliers, voire des millions de touristes à chaque année dans leur cour? Si oui, y a-t-il un autre argument que l'économie que nous pourrions utiliser? Si non, quel sentiment éprouvent-ils?

Il est difficile de répondre à cette question sans faire de généralisations. L’économie, ne soyons pas dupes, polarise les intérêts. Le porte-monnaie du touriste est une manne. Comme beaucoup d’économies locales sont devenues, à des degrés divers, dépendantes du tourisme, il est certain qu’une pénurie de touristes peut dans certaines régions s’avérer lourde de conséquences sur le plan économique. Il est nécessaire de trouver des alternatives au tourisme et l’on voit, ici et là, pointer des résistances devant l’économie touristique, à l’image de l’île de Pâques, par exemple. Tout est question d’échelle, mais comme le modèle économique dominant privilégie la quantité et le profit sans limite, il devient nécessaire de lui opposer des refus, afin de cultiver des modes de vie différents. Que voulez-vous dire lorsque vous évoquez «revenir de vacances avec le sentiment de l'absurde»?

Cette expression n’est pas la mienne, mais elle est juste. Il suffit de tendre l’oreille pour noter que de plus en plus de gens reviennent déçus de leurs escapades touristiques. Ce type de voyage court le risque de ne pas tenir ses promesses de découverte et de rencontres inédites dans un monde gagné par la standardisation et le fléchage généralisé. Pourriez-vous définir en vos propres termes la mondophagie touristique?

La mondophagie touristique est le résultat de l’appétit sans limite de déplacements qui dévaste la planète et érode la diversité des cultures. Elle est le résultat de la mise en production des paysages et de ce que j’appelle le management du monde, lorsque chaque parcelle doit être rentabilisée, organisée et soumise aux règles de la «bonne gestion» économique. Avec la recherche du profit, c’est trop souvent la destruction qui est au rendez-vous. Vous prétendez que la multiplication des voyages contribue à détruire l'environnement. Les voyageurs sont-ils capables de s'imaginer les retombées négatives de leurs déplacements, selon vous?

Oui, ils le sont pour certains. Mais sont-ils prêts à renoncer à leurs pratiques ? C’est une autre histoire. Le tourisme équitable, durable, responsable, ne règle pas les problèmes. Il permet de se donner bonne conscience et d’ouvrir des marchés pour de prétendus nouveaux produits. Tous ces stratagèmes, en réalité, font partie du problème touristique qui est un problème de civilisation. Auriez-vous des alternatives à suggérer à nos lecteurs globe-trotters pour les faire voyager autrement?

La question essentielle touche à nos modes de vie: pourquoi avons-nous autant besoin de partir? Pour oublier quoi? Se sortir de quoi? Se reposer de quoi? Ce besoin d’évasion ailleurs est le signe d’un mal-être généralisé ici. Il faudrait rendre le quotidien plus vivable et exaltant, plus créateur. Alors les gens auraient moins besoin de se divertir en allant ailleurs. Cela permettrait de redonner du sens au voyage qui, à mon avis, devrait être une expérience rare et exceptionnelle pour porter ses fruits, lesquels sont avant tout philosophiques. Et je dis ça sans élitisme; nous avons tous une capacité de réflexion.

Lieux géographiques: île de Pâques

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