Deux gosses en Chine

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Neuvième chronique en direct de l'Asie

Balade sur le fleuve Yulong, bordé de pics karstiques

Manu et Louka ne vivent pas la Chine comme des adultes. Ils prennent plaisir à découvrir le pays, avec leurs yeux d'enfants. Hier, sur la banquette arrière de la voiture de police, je ne savais plus où me mettre. Malaise. Mais nos deux gosses, eux, étaient ravis de voir le policier en action, sirènes hurlantes. J'y reviendrai.

Certains disent que nos enfants sont trop jeunes pour se rappeler de ce voyage. Peut-être. Mais je rappelle que ce voyage, Frédéric et moi le faisons d'abord et avant tout pour nous. Manu et Louka nous accompagnent. À l'âge adulte, ils n'auront pas des souvenirs clairs de la Chine. Mais les voyages forment la jeunesse, non? Et le caractère, aussi!

Il y a des crises. Des grosses, à se rouler par terre, pour un bonbon ou un déplacement trop long. Ils nous font parfois honte. Comme hier, quand Louka, au milieu d'une gare bondée, s'est mis à courir en hurlant, sans pantalon, pour une histoire de pipi. La scène a duré de longues minutes. Il a fini par se pisser dessus. Comme parents, nous avions l'air incompétent. Mais des crises, nous en essuyons à la maison aussi. En voyage, nous changeons le mal de place!

Nous voulions des enfants, tout en continuant à découvrir le monde. La preuve est faite: c'est possible. Il suffit de foncer... et de s'adapter!

Avoir 3 ans en Chine

Le 19 juillet, Louka a fêté son troisième anniversaire en Chine. Nous avions prévu le coup longtemps à l'avance. Pas évident de trouver du papier d'emballage, des ballounes et des bougies! Il s'est réveillé dans une chambre décorée, au son de la voix de ses grands-parents que nous avons appelés tour à tour. Nous avons ensuite fait défiler les vidéos que nos proches avaient tournées pour l'occasion.

Louka est heureux. Il déballe ses cadeaux avant d'aller jouer au parc - une aire d'exercices pour p'tits vieux! Son grand frère, qui s'est rebaptisé «Manu-Bonne-Fête» pour la journée, porte fièrement son chapeau pointu du matin au soir. Toutes les occasions sont bonnes pour souhaiter un joyeux anniversaire à son petit frère.

Ravi, Louka s'endort pour sa sieste d'après-midi. À son réveil, son fan club l'attend au McDo. Eh oui, nous enfants ont des groupies! Quatre jeunes femmes, rencontrées à la sortie de notre hôtel à Yangshuo. Elles ont poussé des cris de fillettes en voyant nos garçons, les ont chatouillés, ont rigolé, ont pris des photos, puis sont reparties en gambadant comme des gamines. Rien d'exceptionnel. Nous vivons quotidiennement ce scénario. Mais Flunder, Pearl, Lily et Stacy, en voulaient davantage. Elles sont bénévoles pour un mois dans l'auberge de jeunesse voisine. En échange de quelques heures de travail, ces étudiantes provenant de différentes régions sont logées et nourries.

Le lendemain, elles sont passées quelques fois devant l'hôtel, espérant nous voir. En soirée, quand Fred est descendu dans le lobby, elles étaient là. Encore des cris de fillettes! Nous les avons invitées dans notre chambre. Ça sentait un peu les pieds et Manu sortait des toilettes. Nos garçons étaient en bobettes. Elles se sont assises sur un lit. Pendant une bonne heure, nous avons discuté pendant qu'elles s'amusaient avec les gamins. Nous avons chanté «Frère Jacques» dans les deux langues. En Chinois, le célèbre Frère Jacques devient deux tigres, un sans oreilles et l'autre sans queue!

Le jour suivant, elles ont laissé une note à la réception: nous aimerions célébrer l'anniversaire de Louka avec vous. Pourquoi pas! Nous les avons invitées au McDo, pour donner un peu de saveur occidentale à cette fête. Quand Louka se réveille, Flunder, Pearl, Lily et Stacy sont là. Elles offrent des présents à nos enfants.

Frédéric a commandé un gâteau dans la pâtisserie voisine. J'apprends aux groupies à chanter «Bonne fête» en français. En soufflant ses bougies, Louka a le visage illuminé. Puis, son fan club entonne la chanson en chinois. Le gâteau décoré de fruits est succulent. Si le débat subsiste encore au Québec, en Chine, les tomates sont considérées comme des fruits. À preuve: plusieurs tomates-cerises sont posées sur le gâteau!

Nous terminons la journée par un spectacle à grand déploiement. Le maître d'œuvre de la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques de Beijing, Liu Sanjie, a créé «Impressions» dans le décor enchanteur de Yangshuo. Sur le fleuve Li bordé de pics karstiques, des centaines d'acteurs défilent, chantent. L'accent est mis sur l'éclairage, époustouflant: les collines environnantes baignées de lumière, de longues bandes de tissu illuminées de rouge, une lune gigantesque, des torches, des costumes qui flashent dans le noir... Un troisième anniversaire haut en couleur pour Louka.

Bon appétit!

À Yangshuo, un restaurant offre aux non-initiés un cours intensif de cuisine chinoise. En une demi-journée, les chefs en devenir sélectionnent trois plats, visitent le marché local, cuisinent et bouffent le fruit de leur labeur. C'est ainsi que nous retrouvons sur notre route Emmanuelle (lire la dernière chronique), la Française amicale avec qui nous avions visité les rizières en terrasses du Dos du Dragon. Nous figurons parmi les sept étudiants inscrits.

Au menu: poisson-chat à la bière, porc aigre-doux et dumplings. Devant notre poste de travail, nous préparons et cuisons chacun des plats. Je sais maintenant que le ketchup figure sur la liste des ingrédients du porc aigre-doux, un mets bien croustillant sur la carte des restos chinois québécois. Ce plat a la faveur de Frédéric, de Manu et de Louka, mes goûteurs en chef à qui j'ai réservé des morceaux. Mes dumplings ne payent pas de mine, mais sont savoureux. Je suis soulagée de ne pas avoir hérité de la tête du poisson-chat, seulement des nageoires et de morceaux bourrés d'arêtes. Sur les recettes qu'on nous remet, le cat fish (poisson-chat) est décrit comme du crap fish (poisson-merde)! Heureusement, la sauce à la bière rehausse le goût.

La visite au marché est plutôt troublante. Voir un poisson vivant se faire vider en cinq secondes, passe encore. Mais des chiens et des chats... C'est confirmé, certains chinois mangent des animaux de compagnie. Des chiens dépecés sont suspendus à des crochets. Des pitous et des petits minous en piteux état attendent leur sort empilés les uns sur les autres dans de petites cages. Au marché de Yangshuo, tout près de la rue touristique, on achète des morceaux de chiens et de chats comme on se procure des pièces de porc et de bœuf.

Plusieurs Occidentaux considèrent que c'est révoltant. Pourtant, au Québec, on mange aussi du lapin, un animal de compagnie... Mon opinion sur cette question n'a pas d'importance. Mais je peux vous assurer que je n'ai pas cuisiné de chien ou de chat ce jour-là!

De l'eau et de la bouette

Yangshuo est sans conteste un lieu impressionnant. La beauté de ses paysages réside dans les centaines de pics karstiques qui l'entourent. Ces collines, façonnées par l'érosion de leur base, adoptent des formes spectaculaires. Certaines penchent sur le côté, comme soufflées par le vent. D'autres évoquent vaguement des animaux. La plus populaire des environs, la colline de la Lune, est percée en son centre d'un croissant de lune.

Pour mieux découvrir la beauté de la région, nous avons fait une excursion en radeau de bambou. L'embarcation est constituée d'une dizaine de longues tiges de bambou attachées ensemble, sur lesquelles sont posées deux chaises et un parasol. Le batelier plante une longue perche dans le fond du Yulong, peu profond, pour faire voguer lentement le bateau. Les collines qui bordent le fleuve ne demandent qu'à être photographiées.

La popularité de cette excursion est telle que le fleuve ressemble à l'autoroute Métropolitaine à l'heure de pointe! À la différence près qu'une dizaine de «chutes» mettent un peu de piquant à la promenade. Par chutes, j'entends des dénivelés d'un ou deux mètres. Mais à bord d'une embarcation rustique et surchargée, elles procurent autant d'adrénaline que les chutes du Niagara. L'avant du bateau plonge dans l'eau, avant de flotter à nouveau. Des photographes installés sur des radeaux en bambou croquent notre réaction sur le vif, puis insistent pour imprimer une photo.

Ils ne sont pas seuls à offrir leurs services sur cette autoroute fluviale. Des vendeuses itinérantes incitent les touristes à s'asperger d'eau à l'aide de leurs pompes à vélo faisant office de fusils à eau. Et surtout, il y a des restos. De grands radeaux où on fait cuire du poulet et du maïs. Chaque batelier prend une pause quelque part, obligeant ses passagers à débarquer et à consommer. Heureusement, il y a les pics karstiques tout autour, rappelant que la nature peut être si belle.

Nous poursuivons notre expédition à l'intérieur même d'un pic karstique. Coiffés de casques de construction, vêtus de maillots de bain - nous sommes à notre meilleur! - nous montons à bord d'un autre bateau qui pénètre à l'intérieur des grottes du Bouddha noir. Nous aussi allons bientôt devenirs noirs... Nous mettons pied à terre un peu plus loin. Précédés d'une guide, nous marchons une quinzaine de minutes. Les casques prouvent plus d'une fois leur utilité. Même si le chemin est clairement aménagé, il fait sombre et les obstacles sont nombreux. Il faut parfois se pencher en petit bonhomme sur plusieurs mètres.

Nous arrivons finalement à un bassin de boue. Répugnant. De l'eau brunâtre, un fond vaseux. Sur les rochers, une glissoire est aménagée. Nos enfants, pourtant insalubres, rouspètent. Ils jouent par terre, mangent comme des cochons avec des baguettes, se frottent sur tout ce qui est sale sur le passage, mais là, pas question qu'ils y trempent un orteil! Nous insistons. Ils chialent.

Couverts de boue jusqu'à la taille, ils nous attendent, répétant inlassablement qu'ils veulent se laver. Nous leur lançons des mottes de bouette. Ils ne ripostent pas. Nous glissons. Ils nous félicitent. Sur place, pas de sauveteur, mais une photographe, déçue de ne rien avoir à se mettre sous l'objectif. Bien boueux, nous rebroussons chemin jusqu'à des sources thermales souterraines. Là aussi, l'eau est brune. Tous ceux qui passent par la flaque de bouette finissent dans cette eau chaude. Deux lavages de cheveux n'ont pas été suffisants pour venir à bout de toute cette boue.

Nous terminons la journée par une courte expédition en touk touk dans la campagne environnante. Ces véhicules à trois roues, populaires en Asie, sont propulsés par un moteur de moto. Ils sont assez larges pour accueillir notre famille, ou encore une dizaine d'Asiatiques empilés les uns sur les autres. En chemin, je veux immortaliser le paysage. Notre guide me prévient que les paysans n'aiment pas être pris en photo. Pas de problème.

À peine ai-je mis le pied hors du touk touk, trois femmes sortent en courant de leur maison pour s'activer sur une canalisation. Des reines du fitness! Allez, prends-nous en photo, insistent-elles. Je leur souris et leur fais signe que le paysage est plus photogénique. Je sais que si je pointe l'objectif sur elles, je devrai ensuite sortir le portefeuille. Et les collines sont naturelles, contrairement à leur mise en scène. Je repars sous une pluie d'injures.

Mais ce n'est pas la seule pluie que nous avons essuyée ce jour-là. Le ciel s'assombrit rapidement. De retour à Yangshuo, il pleut des cordes. Une pluie torrentielle - le mot est faible - et un vent à écorner les bœufs qui broutent près du fleuve Li. Des vélos renversés, des motos aussi. Des branches cassées, des maisons endommagées. Pendant ce temps, nous roulons. Et nos enfants dorment.

À une quinzaine de minutes à pied de notre hôtel, notre guide décide que c'est là que nous devons descendre. Supposément, le touk touk n'a pas le droit de circuler dans les environs de notre hôtel. Nous refusons d'obéir. Avec la tempête qui fait rage et nos garçons assoupis, c'est insensé. S'ensuit une ferme discussion entre la guide et nous, puis entre le chauffeur et la guide. Tout le monde est mécontent, mais on nous dépose finalement à la porte. Ce soir-là, la tempête est sur toutes les lèvres. Impossible, dans les jours suivants, d'atteindre le sommet d'un des pics karstiques, comme nous l'avions prévu. Trop dangereux. Mais une autre catastrophe naturelle nous attendait plus loin sur notre route, à Chongqing.

Horrible nuit dans un bus

Tous les jours à Yangshuo, nous retrouvons notre fan club. Pour le dernier souper, nous sommes invités sur la terrasse de leur auberge. Flunder, Pearl, Lily et Stacy ont commandé une centaine de dumplings, que nous avons tous engouffrés. Le lendemain, elles nous conduisent jusqu'à l'arrêt d'autobus, où nous faisons de déchirants adieux.

Nous roulons jusqu'à Guilin, où nous devons prendre pendant 15 heures un bus de nuit jusqu'à Chongqing. Déjà, le trajet n'annonce rien de bon. Au pas de course, un homme nous conduit d'abord de l'agence qui nous a vendu les billets jusqu'au terminus d'autobus. Nous déposons nos bagages dans un gros autobus. Puis, on nous fait attendre plus d'une heure dans le stationnement. Nous devons éviter les véhicules qui se garent autour de nous.

Quand nous entendons finalement le moteur de l'autobus tourner, nous nous précipitons, comme les autres Chinois qui attendent. On nous repousse vivement. Nous commençons à sérieusement craindre pour nos bagages. Une engueulade s'ensuit en chinois. L'autobus fait quelques dizaines de mètres, avant de s'arrêter dans un débarcadère. On nous gueule de rester loin, à un endroit d'où on ne peut voir l'autobus. Défiant les ordres, Frédéric reste en poste, gardant le véhicule bien à l'œil. Des passagers montent à bord et l'autobus recule. Nous sommes nerveux. Il revient finalement à son emplacement initial, où on nous fait monter. Étions-nous des passagers illégaux, clandestins?

À bord, stupéfaction. On nous a vendu deux couchettes séparées par une allée centrale. Oui, les lits seront plus larges que ceux d'un train et vous serez confortables avec vos enfants, nous a-t-on promis. Dans le véhicule, de largeur standard, trois couchettes de large sont entassées sur deux étages, séparées par deux allées. Il n'y a pas suffisamment d'espace pour s'asseoir sur la couchette, à peine plus large que mon popotin.

Nous prenons les deux seules couchettes disponibles au rez-de-chaussée, à l'avant. L'employé qui accompagne le chauffeur gesticule et nous engueule. Il ne mâche pas ses mots. Il déplace quelques passagers, puis fait signe à Frédéric de prendre place plus loin dans le bus. Pas question, réplique mon époux du tac-au-tac, je ne me séparerai pas de ma famille! Le ton monte, chacun vociférant dans sa langue.

C'est alors qu'une passagère, discrète et souriante, s'improvise interprète. Elle explique que ces places sont dangereuses pour nos enfants, qui peuvent tomber sur le chauffeur pendant la nuit. (Depuis quand la sécurité routière est-elle une préoccupation en Chine?) Elle traduit ensuite nos doléances à l'employé. Dans un jeu de couchette musicale, on nous trouve finalement deux places côte-à-côte, plus loin dans le véhicule. Faute d'espace, les enfants dorment sur une couverture posée dans l'allée. Je passe pour ma part la nuit dans un lit d'eau, Louka ayant renversé une bouteille complète sur ma couchette.

Devant moi, un homme lance à bout de bras dans l'allée tout ce qui a le malheur de le toucher: souliers, petite auto, cœur de pomme... Encore chanceux qu'il n'ait pas garroché Louka quand il a glissé jusqu'à lui au milieu de la nuit! Chaque fois que nous arrivons à fermer l'œil, le bus s'arrête. Les lumières s'allument et l'employé se met à gueuler. Un sergent qui hurle des ordres à son peloton! Comme il n'y a pas de toilette à bord, les pauses-pipi sont de rigueur. Il faut payer pour accéder aux toilettes les plus infectes de Chine, de véritables égouts à ciel ouvert au-dessus desquels on posait les pieds.

Ça, c'est quand on arrive à sortir du bus. Car chaque fois qu'on monte, il faut enlever ses chaussures par souci de salubrité. (Depuis quand la salubrité est-elle une préoccupation en Chine?) La file est longue quand vient le temps de descendre, chacun remettant ses souliers. Quand la foule commence à se disperser, le chauffeur en a assez, sort et verrouille la porte. Impossible d'entrer ou de sortir du bus par la suite.

À l'extérieur, des gens cognent à la porte pendant que je tente désespérément de sortir. Nous devons attendre quelques minutes avant que quelqu'un se décide finalement à nous porter secours. Je suis conductrice désignée. J'ouvre la fenêtre et à l'aide d'une lampe de poche, on me montre sur quel bouton appuyer pour avoir du courant. Je cherche ensuite le bouton de la porte sur le large tableau de bord, puis je l'enfonce. Je suis une héroïne! Au cours des arrêts suivants, je viens en aide, dans le noir, à d'autres passagers pris à l'intérieur ou à l'extérieur de l'autobus.

À 8 heures du matin, nous sommes arrivés à destination. Un grand boulevard au milieu de nulle part. Nous hélons un taxi. En montrant l'adresse de notre hôtel à la chauffeuse, elle proteste. Certains co-passagers, curieux, s'en mêlent et repartent en rigolant. Personne ne parle anglais. Elle nous conduit finalement à destination... quelques mètres plus loin!

Encore de l'eau et de la fondue

Nous n'avons pas succombé au charme de Chongqing. Cette agglomération de 32 millions d'habitants est plutôt grise. Le Yangzi, célèbre fleuve chinois, est brun. Peut-être plus qu'à l'habitude lors de notre passage.

Nous passons une journée à Ciqikou, la vieille ville. Comme les autres quartiers anciens retapés de Chine, Ciqikou est constitué d'un lacis de ruelles et de petites rues piétonnières ou à peu près, bordées de magasins de souvenirs. C'est charmant. Et surtout, bondé. Notre premier arrêt à un stand de brochettes nous donne un avant-goût de la journée. Nous nous régalons de viande indéfinissable bien épicée sur bâton de bois pendant qu'une foule se forme autour de nous. Manu et Louka n'ont pas envie de jouer les vedettes. Ils veulent manger en paix, mais chacune de leurs bouchées est ponctuée de cris d'admiration.

Manu se fout un doigt bien épicé dans l'œil. Les Chinois se bidonnent. Louka pète une crise quand vient le temps de lui essuyer la bouche. Les Chinois en redemandent. Discrètement, nous nous éclipsons. Ne te retourne pas, je pense qu'on est suivis, me chuchote Frédéric à l'oreille. Des paparazzis nous pourchassent! C'est en empruntant une longue volée de marches que nous les semons, poursuivant notre chemin dans de petites ruelles résidentielles, loin des caméras.

Nous mettons une bonne heure avant de nous fondre à nouveau dans la masse. Avalés par la foule, nous observons les diseuses de bonne aventure, les cœurs en ballounes sur lesquels on tire des plombs à la carabine, les boutiques de bébelles made in China et les succulentes brochettes de viande mystère pendant que nous sommes le centre de l'attention.

Le lendemain, je tiens à me régaler de la célèbre fondue de Chongqing, réputée pour enflammer les palais les plus aguerris. Au milieu de l'après-midi, nous sommes les seuls clients sur la terrasse où les employés jouent aux cartes. Sur la table spécialement aménagée, notre bol de fondue huoguo «peu épicée» est encastré. Manu et Louka n'ont nullement l'intention de coopérer. Le repas s'annonce catastrophique. L'expérience se révèle finalement aussi pimentée que la fondue.

Les gamins n'ont pas faim. Ils courent sur la terrasse, poussent des cris stridents, chialent à qui mieux-mieux. La viande et les légumes mettent du temps à cuire dans le bouillon rouge feu, où flottent des piments et des grains de poivre à profusion. Je braille, morve, rougis, et ce n'est pas à cause des enfants. Quant à Frédéric, il n'a pas encore complètement digéré la fondue. Je vous épargne les détails scatologiques.

Manu n'a qu'un objectif: tremper sa petite voiture dans le bouillon. Mais Louka remporte la palme de la honte. Monsieur apprend à devenir propre. En Chine. Quand il s'est écrié «oh non!», nous avons cru à un accident de pipi. Oh non! Ça sent mauvais. Le temps qu'on réagisse, il en a étendu partout sur la terrasse. Frédéric se précipite à la toilette, où deux employées quittent les lieux presto en voyant les fesses, les jambes et les pieds de Louka. C'est pour mieux faire place à leurs collègues, qui viennent tour à tour observer l'opération nettoyage. Je vous épargne les détails scatologiques.

Des cheveux et du pipi

Pour oublier cette désastreuse expérience, il fallait changer de tête. Quoi de mieux qu'une visite chez le coiffeur! Toute la famille en avait besoin. Pendant que je me fais écourter les cheveux (je ne rivalise plus avec les femmes yao - lire la dernière chronique), Frédéric, en charge des gamins, a envie de s'arracher les cheveux de la tête.

Manu commence à soigner sa phobie du coiffeur. À Montréal, il ne fait plus de crise terrible à la vue des ciseaux. Mais autre pays, autres techniques. La phobie a repris le dessus. Impossible de lui laver les cheveux: il a peur d'être aspiré dans le trou du lavabo. Après de longue minutes, il accepte finalement que papa, et lui seul, lave ses cheveux.

Pendant ce temps, Louka est entre les mains expertes d'un autre styliste. Car nous sommes dans un salon de coiffure haut-de-gamme. Coupe, coupe, coiffe, coiffe. «Oh non!» Une flaque. Louka a pissé sur la chaise du coiffeur. Les employés rigolent, nettoient le dégât, sèchent les sandales de Louka. Puis, le coiffeur se remet à l'œuvre. C'est au tour de Manu. Pendant ce temps, Louka attend sur le divan. «Oh non!» Une flaque. Les employés ne rigolent pas. Frédéric nettoie le dégât. Tant pis pour les sandales!

En soirée, nous avions prévu une croisière sur le Yangzi. Un must, paraît-il. En nous rendant à l'embarcadère en taxi, plusieurs piétons marchent sur l'autoroute surélevée. Arrivés à destination, nous comprenons pourquoi: le Yangzi est sorti de son lit. Tout est inondé, des routes aux immeubles construits au bord de l'eau. Sur le fleuve voguent des vidanges, des planches de bois, des arbustes... Pas de croisière ce soir-là. Et Louka en remet une couche. «Oh non!» Bah, ses sandales sont déjà mouillées...

Taxi de police

Le lendemain matin, c'est la commotion dans le marché juste en bas de notre hôtel. De notre fenêtre donnant sur le fleuve, nous observons que l'eau a passablement monté pendant la nuit, inondant le marché. Pour nous, c'est la panne d'électricité. Il est grand temps de partir, me dis-je. Nous avions déjà nos billets de train pour Chengdu. Bien à l'avance, nous quittons l'hôtel. À la réception, on nous demande une photo de famille. Pas seulement notre famille. Une dizaine de minutes plus tard, la mère, la grand-mère, la matante, le beau-frère, le lointain cousin et le p'tit dernier sont rassemblés. Clic!

Sur le trottoir en face de l'hôtel, impossible de circuler. Toutes les marchandises du marché y sont empilées. Avec l'aide de la belle-sœur - c'était peut-être la fille - nous cherchons un taxi. Rapidement, un cercle d'une cinquantaine de curieux se dessine autour des enfants et de moi, pendant que Frédéric tente désespérément d'héler un taxi.

Après de longues minutes, la belle-sœur suggère de se rendre au terminus d'autobus tout près, où nous aurons peut-être plus de chance. Avec l'inondation, les taxis sont en très forte demande. L'attroupement nous suit, bloquant partiellement une voie du boulevard. Des policiers tentent timidement d'assurer la fluidité de la circulation. À notre arrivée, leur tâche se corse passablement. Les policiers vont vous aider à trouver un taxi, assure la belle-sœur. Nous sommes sceptiques.

Mais après quelques minutes, ils font mieux. Montez dans la voiture de police, nous fait-on signe! Nous hésitons. Mais non, les policiers chinois sont vos amis, tente de nous convaincre la belle-sœur. Pas de réputation... Nous mettons les bagages dans le coffre et prenons place à bord du véhicule de patrouille. Le policier active les gyrophares, joue de la sirène pour se frayer un chemin dans le trafic et démarre.

La route est longue jusqu'à la gare. Sans un mot, il nous mène à bon port. Les enfants, eux, rivalisent de questions et de commentaires. Est-ce qu'il attend un pourboire de notre part? C'est notre seule question... Nous sommes prêts à cette éventualité. Quand le policier nous dépose à la gare, il nous aide à sortir les bagages, adresse quelques mots à un agent de sécurité, nous salue d'un sourire et repart sous le regard interrogateur des passants. Nous sommes des VIP. Le gardien nous aide à porter les bagages jusqu'au point de sécurité, nous salue d'un sourire et repart.

Nous sommes encore sous le choc. Les policiers chinois sont nos amis. Et ils sont de service!

Du thé jaune et des oreilles propres

Je viens de me faire curer les oreilles par un inconnu. Je suis attablée à la terrasse d'une maison de thé, au cœur du parc du Peuple, à Chengdu, dans le Sichuan. En face, des barques voguent sur le petit lac. Tout autour, des grillons se font la cour et des Chinois discutent. Sur ma table, une tasse de thé jaune et un thermos d'eau bouillante. Je me convertis progressivement au thé. Et j'ai envie de pipi. Oh non!

Des hommes offrent leurs services pour curer les oreilles. Faut croire que thé et curage d'oreilles vont de pair! Avide d'expériences inusitées, j'ai tenté le coup. Armé d'une lampe frontale et d'instruments qui ressemblent à ceux d'un dentiste, le spécialiste du cérumen récure, frotte jusqu'au tympan. Ça chatouille, ça gratouille. Puis, à l'aide d'un diapason, il fait vibrer une tige dans le fond de l'oreille. Voilà, c'est propre!

Avec ma nouvelle coupe de cheveux et mes oreilles propres, j'espère charmer les pandas demain. Ces grosses bêtes plutôt paresseuses sont mieux de se bouger le popotin pour nous. D'autant plus que les enfants réclament quelques figures de kung fu!

 

L'ASIE EN BREF...

Vous voulez des poissons entiers séchés, épicés et emballés sous vide? Des pattes de poulet baignant dans leur jus? Des snacks de saucisses à bouffer crues? Rendez-vous dans n'importe quel dépanneur!

Louka a réalisé un plongeon olympique à Guilin. Un soir où il courait avec son frère sur la promenade longeant un lac, escaladant les obstacles sur son chemin, il a soudainement disparu! Un bassin d'eau plus profond que large était dissimulé par un petit muret. Louka, qui apprend à nager, a sorti la tête de l'eau à deux reprises avant d'être secouru par papa. Je lui donne un 7,5 pour l'exécution. Et un 8,2 sur l'échelle des conneries qu'il a faites en Chine.

Manu perfectionne son mandarin. Il déchiffre maintenant les caractères chinois et les traduit. Dans une aire d'exercices: «C'est nous les meilleurs!» Sur une clôture: «Attention pour pas tomber de l'autre côté!» Sur un panneau routier: «C'est par là qu'on va.» Il tient aussi des conversations fictives au téléphone, parlant le mandarin avec un accent presque crédible.

Les fameux chapeaux chinois, ces cônes tressés posés sur la tête, sont inexistants en ville. Par contre, plusieurs paysans les portent. Ils protègent à la fois le visage et la nuque.

Quand les taxis sont difficiles à trouver, que ce soit par jour de pluie, à l'heure de pointe ou à l'écart des grands centres, il existe toujours un automobiliste pour proposer ses services. Les prix sont si prohibitifs que même après négociation, nous préférons trouver un plan C.

La majorité des hôtels, même les plus bas de gamme, offrent des brosses à dents et des peignes à leurs hôtes. Parfois, il n'y a même pas de papier de toilette et de serviette dans la chambre, mais on s'assure de la fraîcheur de notre haleine!

En mandarin, «merci», c'est «xie xie». Ça se prononce quelque part entre «sié sié» et «chié chié», dépendamment des régions. Quand Frédéric a remercié en chinois le plombier venu débloquer la toilette, je n'ai pu réprimer mon fou rire puéril.

Les autobus, ceux de ville comme de longue distance, sont équipés de rideaux. Au moindre rayon de soleil, les Chinois les tirent. Tant pis pour la vue!

C'est classique. Plusieurs Chinois font des «peace» avec les doigts quand ils se font prendre en photo. Aussi, les jeunes filles optent souvent pour des poses coquines, voire osées.

Quand on ne sait pas prononcer les chiffres en mandarin, il suffit de les montrer avec les doigts. Il existe un langage des signes spécifique aux chiffres, que les Chinois utilisent couramment. Par exemple, 6 correspond au pouce et au petit doigt levés; on fait 10 en croisant deux doigts pour former un X.

 

À lire...

Sur le dos du dragon - 8e chronique

Pandas et compagnie - 10e chronique

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  • Geneviève
    26 juillet 2012 - 13:04

    Joyeux anniversaire à Louka!!!! de Samuel et sa famille -xxx-

    • alexandra godin
      06 août 2012 - 19:51

      Wow que d'aventure dans un seul article. Je sais que je suis en retard dans mes lecture mais un gros bonne fête Louka xxx. Louka en propreté pendant le voyage , je me permet un petit sourire en coin derrière mon écran se ne doit pas être de tout repos! Alexandra