Adieu Léo
Léo Allard était, jusqu’à tout récemment, directeur du Gîte Ami, un refuge pour les sans-abri. Il est décédé la semaine dernière à l’âge de 43 ans.
Quand j’ai su que tu avais perdu ton emploi, je t’ai appelé, mais le contact n’a pas eu lieu. Je ne t’aurais probablement pas dit tout ce qui suit, on est malheureusement plus réservé avec les vivants qu’avec les morts, mais voici ce que j’aurais voulu t’exprimer.
Il n’est pas donné à tout le monde de savoir interagir avec les autres d’égal à égal, sans tenir compte de leur titre, de leur apparence ou de leur richesse. Pour toi, l’homme ou la femme qui avait besoin d’un toit était un homme ou une femme qui avait besoin d’un toit. Tu respirais cette faculté de traiter d’humain à humain. Ça paraît simple, mais c’est une habileté trop rare. Peut-être, justement, parce que ce n’est pas une habileté, mais seulement le signe d’une profonde humanité. Tu savais parler aux plus mal pris, tu savais les aider, tu exigeais qu’on les respecte, et ce, de la plus efficace des façons, c’est-à-dire en les respectant toi-même, sans réserve. Tu faisais cela sans complaisance car tu disais aussi que respecter les gens cela veut aussi dire ne pas tolérer n’importe quels comportements.
Tu comprenais aussi qu’on ne sait jamais complètement ce qui mène un être humain à se réfugier au Gite. La seule certitude que tu avais, et la seule qui compte vraiment, c’est que l’être humain qui s’y trouve a besoin d’un toit. Qu’il a besoin d’être respecté. Qu’il a besoin d’être aidé pour ne plus devoir y revenir. C’est à cela que tu t’employais, tous les jours. Tu rêvais d’un monde où le Gîte ne serait plus nécessaire. Mais tu savais aussi qu’avant que ce monde n’existe, le Gîte devait remplir sa mission, c’est à dire offrir un abri à celles et ceux qui en ont besoin, en les traitant avec dignité, dans le respect de leurs forces comme de leurs faiblesses. Tu savais aussi que chaque sou à la disposition du Gîte devait être bien géré et tu le faisais. Tu avais amélioré considérablement les relations du Gîte avec ses partenaires, une façon certaine d’aider encore plus de gens à s’en sortir. Tu avais de l’idéal, mais les deux mains dans la réalité.
J’ai appris ta mort à la radio. J’étais en route pour le Centre national des Arts (CNA), pour y entendre le Requiem de Verdi. On a dit de cette œuvre qu’elle était peut-être la plus grande musique de deuil jamais composée par l’esprit humain. D’ordinaire, les liens sont ténus entre le Gîte Ami et le CNA. Ce soir là, la distance était moindre car l’histoire de ta vie faisait pour moi le pont entre les deux. D’une part, l’œuvre extraordinaire qui exprime sublimement tout le poids de la condition humaine et, d’autre part, l’engagement extraordinaire d’un homme qui, avec courage, a tenté chaque jour de l’alléger un peu. Merci et adieu.