Une victime sur deux laissée pour compte
En 2004, l'Outaouais occupait le triste premier rang de la province en ce qui concerne les cas de violence conjugale. À cette époque, seule une intervention sur deux du Service de police de Gatineau a mené à la signature d'un protocole visant à faciliter l'accès aux services d'aide pour les victimes. Dans 49% des cas, toutefois, ce protocole est absent des dossiers des victimes.
Voilà ce qui ressort d'une étude réalisée par Claire Beaulieu, criminologue et enseignante. Partie avec 2272 dossiers traitant de violence chez les femmes de 18 ans et plus, Mme Beaulieu a ciblé 1159 dossiers dont le contexte était conjugal.
Dans 39% des cas, le formulaire de protocole d'entente intersectorielle en matière de violence conjugale paraissait au dossier. Ce formulaire donne l'autorisation aux policiers de transmettre les coordonnées de la victime au CLSC et aux maisons d'hébergement, afin que ces derniers puissent communiquer avec cette personne dans les plus brefs délais, et ainsi prévenir d'autres situations de violence conjugale.
Dans 12% des cas, le formulaire est mentionné dans le dossier, sans qu'un papier dûment signé y soit présent.
«Les policiers qui l'appliquent de façon systématique et qui ont un bon taux d'acceptation suivent un protocole précis, mais ça prend du temps», admet Mme Beaulieu.
Mario Harel, directeur par intérim du Service de police de Gatineau, est conscient que ce type d'intervention prend du temps: «Avec moins de 60 minutes, on n'a pas beaucoup de succès dans la signature. Plus de 60 minutes, c'est un défi pour nos policiers.»
Le manque de temps, surtout lors de certaines périodes de l'année, est une des raisons qui expliquent l'absence du protocole dans 49% des dossiers de victime de violence conjugale. La clientèle diversifiée (problème de communication due à la langue, entre autres), l'état de la victime (hospitalisée, intoxiquée), la perception que la victime a des services policiers, où encore l'origine de l'appel, c'est-à-dire si un voisin ou quelqu'un de l'extérieur a fait l'appel, font aussi partie des facteurs qui rendent la communication difficile entre les policiers et les victimes.
Outre les dossiers des victimes, Mme Beaulieu a procédé à 40 entrevues, dont 30 avec des policiers concernés et 10 avec des victimes. Cette étude lui permet aujourd'hui de recommander une plus grande concertation entre les différentes ressources, ce qui permettrait de parfaire l'aide offerte aux victimes.
Déjà, l'étude a fait son chemin jusqu'à l'Agence de la santé et des services sociaux de l'Outaouais, où Mme Beaulieu a été invitée à la table de concertation. Le service de police l'a également autorisée à rencontrer les policiers pour leur faire part des résultats de la recherche.
Le protocole existe depuis une quinzaine d'années, mais rares sont les études qui dressent un portrait d'ensemble de la situation et de son utilisation. Une recherche qui tombe d'ailleurs à point pour le Service de police de Gatineau qui, depuis trois ans, a engagé 120 nouveaux membres.
Un vocabulaire adéquat
En entrevue, Claire Beaulieu a rappelé l'importance d'appeler les choses par leur nom, notamment en raison des différentes études qui sont faites sur le sujet. Ainsi, les drames passionnels devraient être abolis du vocabulaire, pour laisser place aux drames conjugaux. Le terme des «femmes violentées» devrait être favorisé, puisque les victimes ne sont pas nécessairement meurtries physiquement, comme le présume le terme «femme battue», mais peuvent l'être également, ou uniquement, de façon psychologique.