Le pont Lady-Aberdeen a été construit en 1895 et a fait l’objet de beaucoup de querelles au cours des années. (Photo: Daniel LeBlanc)
Tous les dessous de l’histoire teintée de péripéties du pont Lady-Aberdeen…
C’est le 20 juillet 1885 que pour la toute première fois, le conseil municipal de Pointe-Gatineau se penche sur la question de la construction d’un pont qui relierait Hull et Pointe-Gatineau. Le projet s’est finalement concrétisé et aujourd’hui, 122 ans plus tard, le pont Lady-Aberdeen est une icône pour la région de l’Outaouais.
Combien de fois par année entendez-vous dire dans les bulletins de circulation que les ponts du Portage, des Chaudières, Champlain, Macdonald-Cartier ou Alexandra sont congestionnés? Ces cinq ponts relient Gatineau à sa ville voisine, Ottawa, mais la région possède un autre pont qui n’est certes pas moins important: le pont Lady-Aberdeen, qui cache un riche passé.
Au tout début, à une époque où les traversiers étaient le moyen de transport de prédilection pour aller d’une rive à une autre, les autorités ont voulu le bâtir sur la rivière Gatineau. Par la suite, ne pouvant pas s’entendre avec la ville de Hull sur le partage des coûts de construction, on a pris la décision de l’ériger au-dessus de la rivière des Outaouais. Sans vouloir faire de jeux de mots, cette idée est toutefois tombée à l’eau en raison de la profondeur et du courant de la rivière.
Après de longues discussions et des débats, la ville de Hull, apeurée à l’idée que le trafic soit dirigé vers la capitale nationale, en vient à une entente avec Pointe-Gatineau, en 1894. C’est à ce moment que tout a commencé: les compagnies Viau & Lachance ainsi que Dominion Bridge amorcent les travaux, qu’ils doivent terminer l’année suivante. Située aux abords de l’église Saint-François-de-Sales, la structure est bénie par le curé Isidore Champagne et le pont est ouvert à la circulation en 1895.
D’année en année, de manière très rapide, les coûts d’entretien reliés au pont sont au centre de disputes interminables entre les deux municipalités. Le résultat: on doit procéder à sa fermeture en 1916 en raison de son état lamentable. Une situation qui a perduré pendant deux ans, puisqu’on l’a rouvert en 1918. Le jeu du yo-yo ne s’arrête pas là, car douze ans plus tard, le pont Lady-Aberdeen redevient impraticable pour les mêmes raisons.
Les citoyens se retrouvant dans l’obligation d’emprunter le pont Alonzo-Wright, situé beaucoup plus loin, ceux-ci sont en colère. «La population veut absolument un nouveau pont et on est même prêt à se battre pour ce lien essentiel entre Pointe-Gatineau et Hull», de dire le président de la Société d’histoire de l’Outaouais, Michel Prévost.
C’est alors que de nombreux ouvriers de la compagnie International Paper (aujourd’hui l’usine Bowater), déterminés à forcer sa réouverture, se présentent près du pont et cassent les chaînes qui bloquent la route. Confrontant ainsi les autorités, de nombreuses personnes ont été blessées et on a dû avoir recours à la loi d’émeute. Il n’en fallut pas davantage pour convaincre les politiciens de l’importance d’assurer un lien routier fiable entre Pointe-Gatineau et Hull. M. Prévost compare d’ailleurs cette situation avec celle d’aujourd’hui, où les autorités politiques se demandent toujours où on érigera un nouveau pont entre Gatineau et Ottawa, au cours des années à venir. Il ajoute espérer qu’on en vienne pas à l’émeute…
Il aura fallu attendre en 1932 pour voir un nouveau pont être érigé, celui-ci conservant le nom de Lady-Aberdeen. À la fin des années 60, on ouvre deux voies supplémentaires pour la circulation en inaugurant un autre pont, juxtaposé au premier.
Mais d’où exactement vient le nom de Lady Aberdeen? Le tout fait référence à la comtesse d’Aberdeen, l’épouse du comte d’Aberdeen, qui fut gouverneur général du Canada de 1893 à 1898. Celle qui aimait bien rendre visite au curé de la paroisse Saint-François-de-Sales, Isidore Champagne, en raison de son intérêt pour la musique, a marqué l’histoire à la fin du 19e siècle. En remontant en voiture la rive gauche de la Gatineau, à la suite d’un rendez-vous, ses chevaux sont effrayés par la crue de la rivière et tombent à l’eau, y entraînant du même coup la dame et deux hommes qui l’accompagnaient. Trois personnes les ont secourus et le gouverneur général les a récompensés en leur remettant entre autres une cloche de 1460 livres destinée à la paroisse. C’est à ce moment qu’on a eu l’idée d’honorer la comtesse en nommant le pont en son honneur.
C’est une véritable cure de rajeunissement que subit le pont Lady-Aberdeen cette année, alors que le ministère des Transports du Québec a procédé à la fermeture du pont métallique de la structure, soit le côté pour se rendre dans le secteur Gatineau, en mai dernier. Au total, pas moins de 5,3 millions $ auront été investis pour reconstruire le tablier du pont ainsi que procéder au remplacement de certaines parties de la structure. Tout au long des travaux, qui prendront fin avant l’arrivée de la saison hivernale, les automobilistes devaient circuler sur le pont en béton, situé juste à côté. En matinée, seuls les gens se dirigeant vers le secteur Hull pouvaient l'emprunter, alors que seuls ceux se rendant dans le secteur Gatineau pouvaient circuler en fin d’après-midi. Pour le reste de la journée, la circulation s’effectuait à contresens.