François Papineau et Tanya Kontoyani. (Photo: Yves Renaud)
L'Iliade pour le peuple
Si elle ne nous rive pas à notre siège farouchement pendant près de trois tours d'horloge, la lecture fidèle d'Alexis Martin du parchemin de L'Iliade, présentée cette semaine au CNA, distraie clairement et soulève quelques menues passions chez le plus commun des mortels…
Le concept en soi interpelle et interloque: des morceaux aussi épiques et célèbres que la colère d'Achille et la mort d'Hercule durant la très longue Guerre de Troie, téléportés dans un environnement contemporain. Une terrasse au lieu des remparts, rien que ça.
Au lieu du sable et de la plaine jaunâtre de Troie, une scène embourbée de tables, de chaises et de bouteilles. Au lieu des cottes de maille, des vestes de cuir, des pantalons «normaux», des casquettes, des coiffures actuelles, au lieu des guerriers assoiffés de vengeance, des hommes qui n'ont que la chair, le sang et le nom des personnages et qui se battent dans un curieux ballet de lutte gréco-romaine; où est la grandeur homérique des écrits? On la cherche trop.
Au-dessus d'eux, partie plus qu'intégrante de l'histoire, les Dieux, enchevêtrés dans leurs plus beaux atours, qui influencent les hommes comme des pantins. Un pouce bien haut pour la lourde distribution qui incarne ces deux feux, dont François Papineau, en Achille, qui pousse son ire à l'extrême.
Le choix d'Alexis Martin de les faire se mouvoir dans des échafauds qui surplombent la scène, ou de les faire entrer en contact direct avec leurs proies, est sans doute le plus beau coup de génie de cette production. On peut sentir la faiblesse humaine face à ces fourbes célestes, qui jouent avec les âmes comme s'ils brassaient des dés. Leurs costumes aussi tranchent, leur pouvoir est incontestable même si leur jeu est quelquefois inégal. Mais n'était-ce pas là une feinte d'Alexis Martin?!
Car bien qu'il s'en défende, l'auteur et metteur en scène inflige aux Dieux, et encore plus aux hommes, une solide correction. Comment passer sous silence la bêtise, la crédulité et la vengeance humaine? L'histoire recèle de ces bassesses déifiées, de ces abus sanctionnés par de saintes apparitions, de ces mollesses de chef découlant de croyances aujourd'hui jetées aux ordures.
L'occasion était trop belle pour Alexis Martin de «démocratiser» ces tensions entre les hommes et les Dieux en se servant de la Guerre de Troie, d'Agamemnon la girouette violente et d'Achille le rancunier.
Le rideau, bien que décevant, est assez explicite là-dessus. Bon, il fallait mettre un point barre sur cette épopée qui pourrait durer des nuits, mais la décision prise par le créateur est malgré tout intelligente. Elle nous ramène à ce que nous sommes, nous les hommes, conquérants et barbares que nous avons toujours été. Et selon cette L'Iliade pour le peuple, nous le serons sempiternellement…