L'humanité en quête d'un antidote dans La belle empoisonneuse
La belle empoisonneuse, c'est un champignon vénéneux aux courbes invitantes qui, comme la vie, nous réserve de bien mauvaises surprises. Et c'est aussi le premier long-métrage de Richard Jutras, qui souligne notre désir de se faire aimer malgré les allures de tragédie grecque que peut prendre notre existence…
La Revue a rencontré cet après-midi le scénariste-réalisateur Richard Jutras et le comédien Benoît Gouin et les a cuisinés un peu sur ce scénario truffé de surprises qui, évidemment, ne vous seront pas dévoilées…
De quoi parle votre film?: «C'est une histoire d'amours empêchés à la Roméo & Juliette, lance Richard Jutras. Un gars (Maxime Denommée) tombe en amour avec la fille pas libre (Isabelle Blais). Quand j'ai écrit ça, je lisais, en fait j'étais retombé, dans les tragédies grecques. Ce qui me fascine dans ces tragédies est que chaque personne est aux prises avec des questionnements moraux: 'Est-ce que j'ai bien agi, mal agi?' chaque histoire en cache une autre.»
Comment est né le projet?: Richard Jutras a écrit les 88 pages du premier jet de l'histoire d'Homère et Roxane en huit jours. «Avant, j'avais travaillé sur un projet de film noir psychologique. Il était bien positionné, il ne manquait pas grand-chose pour que ça passe. Mais je ne me suis pas découragé, car je dois avoir une drôle de biochimie du cerveau! Alors au lieu de déprimer, je me suis assis pour écrire, pour avoir du plaisir à écrire, explique-t-il. J'ai même rêvé à une des scènes, celle avec le père dans la grande roue. C'est important de se laisser porter par ses rêves et son intuition».
Après avoir relu et récrit son travail, il l'a transformé en une nouvelle de 12 pages, avec laquelle il est allé chercher du financement pour peaufiner son scénario. «Ensuite, j'ai fait des ateliers de lecture avec des comédiens et un producteur, Yves Fortin, l'a lu et a été intéressé. Il a posé une condition par contre: que ce soit tourné à Québec, car il habite là-bas. Moi ça ne me dérangeait pas. En plus, le directeur photo avec qui je voulais travailler, James Gray, vient de Québec aussi.» Après quelques séances de repérage, Richard Jutras a précisé ses objectifs et a laissé entrer les images de Québec dans son film sans que cela tombe dans le cliché historique!
Votre moment préféré dans le film?: Sans bousiller le punch, le réalisateur avoue qu'une de ses scènes préférées est celle où un «miracle» arrive au personnage d'Isabelle Miquelon. «J'avais peur de l'essayer, mais je me suis dit 'Essaie-le donc'! Ç'a été un espèce de défi pour moi que cette scène-là fonctionne. Je voulais être certain d'aller au bout de mes idées.»
Comment avez-vous réussi à avoir Robert Lepage?: Les spectateurs seront surpris de voir Robert Lepage interpréter un court rôle de contre-emploi, soit celui d'un humoriste pervers. «Il a lu le scénario et il a dit que s'il était libre, il voulait le faire. C'était assez extraordinaire d'avoir un gars comme lui qui te dit qu'il aime ton scénario!», indique-t-il.
Parlez-nous du duo de Maxime et Isabelle: Pour son premier film d'envergure, le réalisateur voulait un duo solide pour ne pas se planter. «Maxime, je l'avais vu au théâtre et quand j'ai écrit le scénario, je pensais à lui. Son personnage a une candeur et une intelligence dans le regard, et quand il tombe en amour avec la fille, il sort de sa coquille et est prêt à se 'coltailler' avec le personnage de Benoît (Dupire, le beau-père de Roxane). Ce n'est pas un homme rose, pas un macho, c'est autre chose, glisse Richard Jutras. Et Isabelle, j'avais aussi pensé à elle, mais je l'avais perdue en cours de route car je la trouvais trop mature pour jouer une fille de 25 ans. Finalement, le directeur de casting m'a fait écouter un court-métrage d'elle et j'ai dit 'Oui, c'est elle'. On voyait qu'elle cherchait sa liberté, qu'elle se laissait aller.»
Encore un rôle tordu pour Benoît Gouin!
Celui qui a marqué le paysage cinématographique québécois avec son interprétation de Michel «Mike» Gauvin dans Québec-Montréal défend bien son «sinistre» alter-ego dans La belle empoisonneuse, Dupire. «J'aime jouer les personnages tordus, car quand j'ai commencé, je faisais des bons et bienveillants personnages qui subissaient les circonstances de la vie. Et là, c'est moi qui provoque les choses. C'est une bonne nature qui s'est viciée avec le temps», ironise-t-il.
Et en effet, on peut dire que Dupire les provoque les événements, dès qu'Homère entre dans la vie de sa bru. «Il a des facettes pas très vertueuses, consent-il. C'est un personnage qui s'est fait lui-même, sur le tas. Tout ce qu'il a, il veut le garder, et quand quelqu'un veut lui enlever, il va se défendre.» Benoît Gouin prévient donc les gens de ne pas juger Dupire trop vite et de se glisser dans ses chaussures un instant…
«Tous les personnages sont profondément humains et sont aux prises avec des dilemmes moraux. Tout le monde veut se faire pardonner, aimer, se reconnaître…», conclut-il.
Le film sort sur nos écrans le 25 janvier.