Une scène avec l'aubergiste (Valérie Laroche) et le marquis des Arcis (Christian Michaud). (Photo: Louise Leblanc)
Diderot et Kundera peuvent dormir tranquille
L'adaptation de Martin Genest de la pièce Jacques et son Maître de Milan Kundera est si vitaminée, si riche en couleurs et en ironie, qu'on dirait le metteur en scène s'est entièrement approprié cette œuvre où les temps se fondent l'un dans l'autre pour n'en former qu'un: le temps de s'amuser.
Les théâtres Pupulus Mordicus et du Trident cosignent cette production présentée au CNA jusqu'à samedi. Et là, attachez vos ceintures, parce que si vous n'avez jamais joui du regard devant des marionnettes, vous allez rouler en huit cylindres! Tout en vous payant un fou rire tout au long des dialogues, qui font écho sur les troncs des arbres d'une forêt lointaine…
Jacques est un serviteur bavard au passé chargé et son Maître, un gros bonhomme barbu sans malice, ou presque. Les deux marchent sur les feuilles mortes d'un chemin, au hasard, parce que «c'est écrit là-haut par le mauvais poète qui a pondu ce texte». Au fur et à mesure qu'ils déambulent, des histoires d'amour déchu farfelues fusent de leur mémoire pour les distraire et pour les faire réfléchir sur leur présent et leur futur. Trouveront-ils le bonheur? Que leur réserve le «mauvais poète»? Cela se pourrait-il que la mine d'or se trouve sous leur nez? Ils se rendront compte que c'est parfois en regardant le bout de ses souliers que notre être en entier se révèle.
Le miracle de cette production est le jeu de toutes les «entités» qui se traînent sur scène. Martin Genest parlait de méli-mélo quand il imageait son œuvre; eh bien il ne mentait pas. Humains et marionnettes se côtoient dans ce délirium pour les sens, ajoutent une touche de folie à ce conte pour adultes où baises, injures, accolades hypocrites et sincères se succèdent.
Le génie de la marionnette est qu'il n'a aucune borne. Martin Genest et les pros de manipulation Pierre Robitaille et Zoé Laporte ont dressé un inventaire complet de ces pantins, qui sont tantôt endossés par les comédiens, tantôt mus par leurs mains agiles et perverses. Les grands, pensant être des petits dans un cirque baroque dès les premières apparitions, déchanteront vite; la marionnette sert le récit et le bonifie.
Et que dire des deux piliers qui subiront les affres ou qui rigoleront des actions de ces pantins? Jacques (Patrick Ouellet) et son Maître (Jean-Jacqui Boutet) sont contagieux dès qu'ils sortent de leur boîte à jouet. Qu'ils jasent simplement, qu'ils se tiraillent, qu'ils se boudent, qu'ils s'adorent, on les aime. Un duo classique du théâtre qui cabotine à satiété pour le gosse et le philosophe en nous.
Les costumes de Julie Morel et la scénographie de Claudie Gagnon sont majestueux et nous plongent directement dans cet univers intemporel issu d'un vieux livre de contes. Et la musique de Philippe Côté et Olivier Forest vient jeter une couverture animée sur ce théâtre enchanté qui fera une belle jambe aux écrits de Diderot et Kundera, que Martin Genest a propulsés sur le plus haut rayon de l'étagère.
À voir jusqu'à samedi, 19h30, au Théâtre du CNA.