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Graffiter sa vie et colorer sa ville

Dominique Poirier par Dominique Poirier
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Article mis en ligne le 21 mars 2008 à 7:00
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Graffiter sa vie et colorer sa ville
Philippe Cantin, en pleine séance de graffitage.
Graffiter sa vie et colorer sa ville
Cette semaine, La Revue est entré au cœur d'un monde coloré, rempli de passionnés qui, comme tant d'autres, ont bien hâte que la saison chaude reprenne vie pour pratiquer ce qu'ils considèrent comme un mode de vie. Parmi eux, Philippe Cantin, un graffiteur de passion qui aimerait vivre de son art, a accepté de parler de son passe-temps favori, des beautés de celui-ci, des mauvaises perceptions qu'il dégage et de ses origines.
Une passion tatouée sur le cœur
«J'ai commencé à faire des petits tags en 6e année, explique Philippe. En secondaire un, je me suis mis à faire du lettrage. Puis vers 15-16 ans, de la peinture. Au début, c'était absolument rien, mais c'est quelque chose qui a toujours collé à moi.»
Si les petits gribouillages et autres œuvres ont marqué l'enfance de Philippe Cantin, les graffitis ont depuis longtemps pris de plus en plus de place dans sa vie. «Pour faire du graffiti, il faut vraiment que tu sois passionné. Moi, ça s'est fait tout seul. […] C'est vraiment un mode de vie. Sois que tu le vis ou tu l'es pas. Tu ne peux pas être là à moitié», croit celui qui utilise depuis quelque temps déjà le pseudonyme de Jasper. Un nom qui a plusieurs significations selon le principal intéressé.

«Tu te cherches un nom, quelque chose qui sonne bien. Au début, ça a commencé avec Jasp, puis j'ai ajouté un "R". Ça fait Jasper, en anglais, ou "j'espère", explique le graffiteur. Je suis quelqu'un qui espère beaucoup.»

Ce nom, il l'a tatoué sur le cœur, comme le dit l'expression, mais aussi sur le corps, littéralement. Les lettres JASPER, écrites à l'encre noire, ornent son avant-bras.
L'art versus le vandalisme
Le mouvement des graffitis a pris vie en même temps qu'un mouvement musical bien connu, le hip-hop. En fait, tout comme le rap, le breakdancing et le deejaying (DJ), le graffiti est l'une des quatre branches du hip-hop.
«Aujourd'hui, on est les moins payés, les moins bien vus, déplore Jasper. Pourtant, c'est des graffitis que tout ça est parti.»

Et si les graffiteurs sont les moins bien perçus par la société, c'est beaucoup parce que cette forme d'art est associée au vandalisme.

«Le vandalisme, je suis contre ça totalement, indique Philippe. […] Le monde se fait une image de ce que l'on est, de comment on s'habille. Je ne suis pas un batailleux, je fais mes affaires, je peinture, c'est tout.»

La perception face au vandalisme ne peut toutefois pas être tout à fait blanche ou tout à fait noire, puisque c'est en réalité de là que tout est parti. Par contre, les visions de la chose diffèrent d'une personne à l'autre: «Il y en a qui disent que pour être un vrai graffiteur, il faut que t'aies mis ton nom partout dans la ville. Moi, je n'y crois pas.»

Pourquoi d'ailleurs se plairait-il à marquer la ville de graffitis conçus à la hâte et dans le stress? «À la place, je me concentre pour faire un gros graffiti, plein de couleurs!», indique le principal intéressé.

Jasper préfère de beaucoup les tunnels et les murs que la Ville de Gatineau met à la disposition des graffiteurs. «Je peux aller à une place tranquille pour pratiquer. C'est grâce aux tunnels que je peux m'améliorer», dira-t-il à ce sujet.

Au total, 44 murs de ce genre sont répartis sur tout le territoire de la ville. Des lieux de prédilection pour Philippe, lui qui a aussi pu décorer à sa façon le sous-sol de ses parents. «J'ai toujours eu le support de mes parents», admet le graffiteur à ce sujet.
Peinture, surface et chaleur…
Si aujourd'hui Philippe Cantin peut discuter aisément de toutes les possibilités de peinture et d'outils servant à la fabrication de graffitis, il admet sans gêne qu'au départ, il ne savait pas du tout quel genre de peinture utiliser, ni de tous les autres détails concernant cet art de la rue.
Tout comme le matériel, l'art en lui-même est quelque chose qui s'apprend à coup de peinture, de pratiques et de patience. «C'est quelque chose que t'apprends tout seul. J'ai bien beau te dire "fait cette ligne-là droite", c'est toi qui faut que tu la fasses», note-t-il.

Tout de même, il a bien voulu donner quelques trucs. D'abord, il utilise une peinture de marque Krylon. Deuxièmement, que les "tips", ces petits bouts en plastique qu'on dispose sur la canette de peinture pour faire différents effets, sont plus efficaces lorsqu'on les achète en grande quantité. «Parce que ça bloque souvent», indique-t-il. Et tout ça est facilement trouvable, et achetable, sur le net.

Puis viendra le temps de chercher la surface sur laquelle peindre. La surface idéale? «Du béton», répond Philippe sans hésitation. «Du bois, ça coule, ça imbibe, ça prend plus de peinture. Je changerais tous les panneaux dans les parcs pour du béton.» Le métal permet également un «super beau fini», selon le graffiteur.

Mais ce qu'il faut avant tout, c'est la lumière du jour, celle qui permet de voir ses moindres traces. L'été dernier, Philippe a créé près d'une cinquantaine d'œuvres en plein air. L'hiver, bien que ce ne soit pas la neige, mais bien le froid qui dérange les artistes de la rue, est d'ailleurs assez pénible pour eux!

«J'ai plein de cannes, plein de "tips", j'ai tout ce qu'il me faut, mais c'est l'hiver!, se décourage Jasper. Je suis comme un héroïnomane qui n'a pas de seringue, c'est comme ça que je me sens! C'est ma drogue à moi. En attendant, je dessine, je peinture et j'écoute des films de graff!»
Un art éphémère
«Nous autres, on se donne le temps de faire ça et quelqu'un va passer et tout gribouiller», déplore tout de même le graffiteur, sachant qu'il s'agit là de la loi de cet art à la fois durable et éphémère.
Pas question pour autant d'oublier les œuvres réalisées: «Moi, je prends ma photo pour la mettre dans mon portfolio », explique-t-il.

Ce portfolio est déjà bien garni, puisque Philippe a entre autres immortalisé le logo de Tri Balle paintball, situé à Gatineau. Mais surtout, il a reçu de nombreux prix, notamment lors de la Journée graffitis organisée l'an dernier par la Commission jeunesse de Gatineau, alors qu'il a obtenu le premier prix. Il a aussi été présent au Festival de montgolfières de Gatineau, où il a peint un paysage sur place, sur trois morceaux de bois de 8 pieds de large et 4 pieds de haut.

«C'est des petits pas de bébés jusqu'à mon rêve!», indique celui qui espère vivre de son art un jour. «Mon objectif est de peinturer à chaque jour pour le restant de mes jours et d'avoir à l'infini des canettes de peinture!»

Outre ce but qu'il s'est fixé au plan personnel, Philippe Cantin, comme tant d'autres, espère changer la perception de la société face à un art qui embellit les villes selon lui. «Que les gens voient ça comme un art, et pas comme un crime», conclut le sympathique et passionné graffiteur.

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