L’église était pleine
Denise avait 74 ans. Elle avait une déficience intellectuelle légère. Impossible de travailler. Impossible de dépasser le primaire. Une partie de son cerveau était celui d’un enfant, un enfant enveloppé dans un corps d’adulte. Et Denise avait le cœur grand, elle pouvait s’exprimer, faire de petites tâches, vivre avec une certaine autonomie. Il y a quelques semaines, elle est décédée du cancer. Lors de ses funérailles, l’église était pleine. Étonnant? Oui. On aurait pu s’attendre à ce que Denise meure isolée, n’ayant à son chevet que quelques membres fatigués d’une famille éprouvée par le fait d’avoir vécu 74 ans avec une «enfant». C’est souvent le portrait que les médias nous renvoient de la déficience intellectuelle et de notre réseau de la santé. Pourtant, des dizaines et des dizaines de personnes ont pleuré le départ de Denise.
Histoire d’un succès.
Denise vivait depuis 30 ans dans un organisme communautaire appelé l’Arche Agapè. Financé par le gouvernement du Québec et par des dons privés, l’Arche a plusieurs foyers qui accueillent quelque 25 personnes. Les gens qui y travaillent y habitent également à l’année longue. Ce ne sont pas des intervenants, mais des «assistants», des personnes qui partagent leur vie avec celle des locataires. Ils les accompagnent dans leurs passe-temps, organisent des sorties, cuisinent, bricolent, jardinent avec eux, selon les intérêts de chacun. Parmi les nombreux organismes communautaires de l’Outaouais, l’Arche est ce qui se rapproche le plus d’une famille. Une assistante a vécu plus de 10 ans avec Denise. En décembre dernier, ils étaient 102 à fêter Noël.
À son arrivée à l’Arche, Denise était presque autonome, elle vivait dans un appartement supervisé et faisait du ménage dans les foyers. Elle a aussi pu travailler en lavant des jouets pour une garderie. Grâce à l’Arche, elle a pu devenir une amie, une employée, une coloc. Elle a eu sa propre vie. Elle était heureuse de faire partie de la société, d’y être intégrée, de contribuer, d’avoir des amis.
Il existe plusieurs organismes comme l’Agapè en Outaouais, des milieux de vie qui offrent des services que le réseau de la santé ne pourra jamais offrir. Ils sont plus souples que le réseau, et grâce à cela bien des gens hésitent moins à faire affaire à eux qu’avec le réseau. Chaque fois que j’entends qu’on va investir encore plus dans les urgences, je me dis que c’est plutôt ce type d’organisme qu’on devrait noyer dans l’argent. Si des gens qui ont une déficience, des problèmes de santé mentale ou encore qui vivent une grande pauvreté, arrivent à faire partie d’une communauté, ils auront un réseau d’amis, ils seront plus heureux… et ils seront moins malades. Il n’y a rien de plus rentable pour un réseau de santé que d’investir dans le bonheur des gens. Mais ce n’est pas spectaculaire, cela ne saigne pas et les médias ne s’intéressent pas tellement au bonheur.
Une assistante me disait que Denise est la personne de qui elle avait le plus appris dans la vie. Elle croit que l’intelligence du cœur est une forme d’intelligence qu’on ne valorise pas assez. Dans sa maladie, Denise lui a donné une leçon de courage et de bravoure car elle pensait aux autres même dans la souffrance. Le «système» a permis à Denise de se trouver une famille. Et l’église était pleine. C’est à ce genre de succès qu’on juge les sociétés. Il nous en faut davantage.