Wajdi Mouawad seul… avec 200 élèves
Wajdi Mouawad s'est encore manifesté ce matin: il est sorti de son bureau pour aller se présenter et parler à 200 élèves en arts de l'école De La Salle de son prochain spectacle solo, Seuls, qu'il offrira au Théâtre du CNA du 14 au 18 octobre.
Ce type de rencontre était prévisible, car un des objectifs du nouveau directeur artistique du Théâtre français est de rejoindre tous les âges. Ces êtres humains qui sont capables de création quand ils laissent les sensations (et non l'inspiration, dont il préfère ignorer l'existence) les guider sur le chemin artistique.
Wajdi Mouawad a parlé de sa vie durant une heure, de sa naissance à son présent, pour bien expliquer les racines de Seuls, une production qui marquera un nouveau départ pour lui. «Littoral, Incendies et Forêts étaient des textes avec acteurs. Je me suis dit que j'en avais marre des acteurs, avoue-t-il. Revenir là-dessus m'ennuierait.» Mouawad se lance donc seul dans un univers méconnu, celui du spectacle polyphonique (vidéo, accessoires, musique, jeu, texte), une forme théâtrale où le texte dénudé ne suffit pas.
Il s'est basé sur des souvenirs, des sons de sa jeunesse, un tableau de Rembrandt et l'œuvre de Robert Lepage pour construire une création de deux heures. Mouawad incarnera Harwan, un Montréalais qui tente de terminer sa thèse sur Robert Lepage, justement. Tiraillé par une relation pourrie avec son père, ses désirs et son emmerdement généralisé, il décide de partir à Saint-Pétersbourg où son idole monte un spectacle.
Évidemment, Wajdi Mouawad se fait mitrailler de questions sur ce mystérieux solo. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il ne parlera pas de lui, même s'il est un amoureux et un père comblé. «Je ne raconterai pas ma vie. Le fait que je sois père n'est pas intéressant, tout le monde d'en fout, tout le monde vit ce genre de chose. C'est là que la fiction devient importante et que l'art transcende l'autobiographie. Il faut créer, pas reproduire, pour sortir du néant. C'est pour ça que je vous dis "Méfiez-vous de la création", il faut garder la tête froide pour ce dont on veut parler aux gens soit intéressant», a-t-il lancé aux jeunes, qui ont visiblement passé un bon moment.
Wajdi Mouawad a également parlé de liberté, des choix qu'on doit réaliser dans la vie, du courage de ne pas se plier à des compromis même si on doute, comme lui lors de la naissance de Seuls… «Je ne veux pas être un caniche qu'on tient en laisse. Je préfère crever, mourir. Cette image est l'image d'une chose qu'on appelle l'ennui», croit Mouawad, qui pense qu'être dévoré par notre existence est pire qu'être englouti par un tigre. Au moins, en servant de pâture au félin, on est utile…
Un artiste
Depuis son enfance ponctuée des bruits des bombes au Liban, des nombreux déménagements en France et au Canada, Wajdi Mouawad a toujours été à la recherche d'un sens profond. Lors d'une visite au Louvres à l'adolescence, il a trouvé sa voie en admirant une nature morte de Delacroix: «Ça m'a saisi! Je me suis dit "Quelqu'un a fait ça. Moi, je ne saurais pas le faire."»
À partir de là, il lit, regarde des films, écoute de la musique et forge son esprit. S'il accroche sur des héros tels que Bob Morane, c'est le antihéros dans La Métamorphose de Kafka qui lui donnera le goût d'écrire. «Je n'écris pas parce que j'ai vécu la guerre ou l'exil, assure-t-il. On devient artiste car on a rencontré une œuvre d'art, faut avoir fait une découverte esthétique qui fait en sorte qu'après, on ne verra plus la vie de la même manière. L'art n'est pas une thérapie, c'est rencontrer, c'est mystérieux», estime Mouawad, qui entretient ce "mystère" depuis sa sortie de l'École nationale de théâtre comme acteur.
La production «Seuls» est au Théâtre du CNA pour cinq soirs, du 14 au 18 octobre, à 19h30. Billets: 613 755-1111 ou
www.nac-cna.ca