«Si on disparaît, une méchante gang va chialer!» - Mario Fortin, éboueur
On les considère marginaux et sales, on perd patience quand leur camion nous empêche de passer, on leur impose n'importe quelle sorte de déchet, on pense qu'ils gagnent des salaires de fou… Grâce à deux employés de la compagnie Malex, je me suis glissé dans la peau d'un éboueur le temps d'un avant-midi et j'ai pu constater ce qu'il en était vraiment de ce travail...
Bon, nous allons la faire tout de suite, car tout le monde y songe: les éboueurs n'ont pas nécessairement une "vie d'ange". Levé dès l'aurore, l'éboueur débute sa journée à 7h, maximum. Ce jeudi 23 octobre, par un frisquet matin, Mario "le driver" Fortin et Pat "Le loader – gars en arrière du truck" Bertrand m'ont cueilli près de chez moi et m'ont amené faire un tour du côté du secteur Masson pour la cueillette hebdomadaire des ordures ménagères.
Notre carrosse est le plus gros camion de la flotte: il peut contenir 14 tonnes de déchets et est manié de main de maître par Mario, un amateur de moto qui compte 15 ans d'expérience. Mario aime le grand air; son court essai il y a quelques années comme fonctionnaire n'a pas été fructueux, alors il est vite ressorti jouer dehors. En plus, il sait qu'il est utile à la société: «Les gens ne nous respectent pas toujours, ils font comme si on n'était pas là, mais si on n'avait plus de job, ils trouveraient que ça pue!», lance-t-il en riant, en précisant que l'humeur des citoyens varie d'un coin à l'autre.
À ses côtés, "Ti-Pat", du haut de ses 25 ans, boit déjà. Pas de l'alcool, du café, du jus, des suppléments énergétiques, etc. Pas question d'être déshydraté! En cinq heures, le sympathique gaillard boira trois litres et brûlera 1000 calories, de quoi faire rougir n'importe quel athlète. Car "Ti-Pat" ne chôme pas, il opère et ramasse les ordures en courant. Il avoue que sa besogne le rend heureux, car il n'a pas besoin de beaucoup de scolarité et qu'il fait de l'exercice en masse!
Il est 6h30 et nous roulons sur l'autoroute 50, café à la main. Si ça brasse dans un autobus scolaire, dans un camion à vidange, ça saute! Alors oubliez le café. Direction Masson, nos conversations sautent du coq à l'âne: règles de sécurité, température, climat de travail, importance de déjeuner… Ce dernier point, on le comprend quand on commence la tournée; la quantité d'énergie absorbée est phénoménale, qu'il fasse froid ou chaud. Mais pas question de chigner, des milliers de sacs et de poubelles attendent…
Des gars efficaces
Arrivés dans le secteur le plus à l'est de la Ville, les hostilités débutent: nous contre les déchets, une lutte à finir! Pat me fait sortir du camion et m'amène sur le marchepied derrière le camion, là où ça se passe. Mario conduit, alors que nous demeurons accrochés à l'arrière, en sautant du camion à chaque résidence. Pat m'explique sommairement à quoi servent les manettes de contrôle -en espérant me mettre à l'aise- qu'il est devenu expert en un mois (!): une sert à abaisser le broyeur et compacteur de déchets vers l'avant, une autre à le relever et préparer son recul (imaginez une main qui agrippe), une autre à le ramener vers l'arrière de la benne (dans le réservoir de 14 tonnes) et la dernière est utilisée pour faire basculer les gros bacs à déchets dans la benne. Ce dernier procédé est révolutionnaire, car il évite aux éboueurs de forcer après de lourds bacs, qui en passant, ne devraient pas peser plus de 25kg selon la loi. En réalité, certains dépassent 50 kg.
Quant aux petites poubelles conventionnelles, elles sont vidées normalement dans la benne, mais avec une technique particulière. Pour ne pas que l'éboueur se blesse en forçant inutilement, il empoigne la poubelle et, tel un lanceur de disque, se sert de son poids pour venir l'accoter sur le bord de la benne. "Ti-Pat" en fait d'ailleurs la démonstration sur la vidéo disponible sur Info07.com. Quant aux sacs, il n'y a pas de recette miracle: les légers sont lancés dans la benne et les plus massifs sont envoyés dans le camion grâce à la technique du transfert de poids. «C'est comme dans le déménagement: quand tu poignes les affaires comme il faut, tu peux pas te faire mal. C'est de la stratégie et de la logique», confirme Mario.
Qu'ils soient de corvée de déchets, de recyclage ou de "vert" (feuilles, plantes, fleurs), les éboueurs fonctionnent au quart de tour pour suivre leur horaire. Le cliché de l'homme qui se transforme en machine m'a tout de suite frappé quand j'ai vu Pat se démener comme un diable, maison après maison. Tout ça pour un salaire assez moyen, enfin si on le compare à d'autres boulots qui sont grassement payés et qui nécessitent moins d'efforts physiques ou de résistance à la température exécrable des hivers québécois.
Et je ne parle à travers mon chapeau, j'ai vécu l'expérience en aidant Pat à récolter pas moins de 12 tonnes de déchets en cinq heures et des poussières, soit en actionnant les manettes, en lançant des sacs ou en faisant basculer des bacs et des poubelles. Heureusement, j'ai pu me sauver des odeurs à cause de la brise automnale, mais je n'ose pas imaginer durant la canicule…
Un vrai laboratoire!
Les enquêteurs disent souvent que les ordures des gens en disent long sur leur personnalité. Eh bien, les déchets gatinois prouvent que le compostage et le recyclage ne sont pas si populaires… Pat ne s'est pas gêné pour laisser certains bacs devant la cour de "clients", car ils ne contenaient que du recyclage ou du "vert". Il hochait alors la tête en se demandant bien quand les mentalités et les habitudes des gens allaient changer.
Sur 12 tonnes, nous avons estimé la quantité de déchets réels à 33%. Le reste? Des feuilles mortes, de la vitre, du carton, du papier, du plastique… Les "ordures" de certaines résidences étaient parfois du recyclage ou du compostage à 90%, voire 100%. Sans compter les bacs bourrés de vêtements encore portables qui, selon Pat, auraient pu être donnés aux bonnes œuvres! Les autres déchets spéciaux que nous avons vus sont, entre autres, des matériaux de construction, des appareils électroniques, des substances visqueuses mélangées à des feuilles, de la terre, des portes, un sofa… Job oblige, Pat les envoyait dans la benne, mais il levait le nez sur les trucs explosifs, les électroménagers ou les gallons de peinture avec une mimique qui en disait long... Pour se défouler, l'éboueur à la conscience environnementale faisait crier son petit singe porte-bonheur installé près des manettes, seule présence qu'il a pendant ses longues journées de 8 à 10 heures.
Quand Mario et Pat m'ont ramené à la maison, je ressentais quelque chose de bizarre, un sentiment mixant fierté et épuisement. Fierté d'avoir dégagé les ordures du bord de la route et épuisement parce que je n'avais pas bu une seule goutte d'eau de la matinée et que l'ingrat boulot d'éboueur, chers lecteurs, n'est pas celui d'un "pousseux de crayon"! Noble, bourré de volonté, souriant, ironique, éclairé, l'éboueur n'a peut-être pas une vie d'ange à nos yeux, mais lui sait que son travail nous rend heureux.