Le suicide est un art au Laboratoire de mise en scène
«John» de Wajdi Mouawad vu par trois femmes
Rares sont les occasions pour les amateurs de théâtre de goûter à trois recettes différentes de la même œuvre. Le Laboratoire de mise en scène du Trillium a sauté dans le vide avec ce choix cette année et l’atterrissage est… spécial.
Faut expliquer le concept: trois louves de mise en scène disposaient du même texte, John, de Wajdi Mouawad, qui raconte les vérités et conséquences de la disparition hâtive d’un ado qui s’est noué la corde à la jugulaire. Elles devaient enrubanner ce cadeau de Grec à leur convenance en respectant le chrono fixé à trente minutes max.
L’idée de la directrice artistique Sylvie Dufour était osée, et au lieu de nous tirer des cris d’émerveillement, elle nous rappelle que le suicide demeure un sacré mystère. Si on songe que les lignes de Mouawad tantôt poétiques, plus tard amères, sont interprétables de trillions de manières, les cellules partent au galop et ont envie de boire à toute fontaine. Encore tabou le suicide? Plus autant.
Trois visions diamétralement opposées nous sont offertes par Anne-Marie Riel, Natalie Joy Quesnel et Anne-Marie White. Un trio qui a indéniablement aimé à la dérobade ce John, considérant que les forces de ce huitième Labo sont dans les moyens et non les fins connues d’avance. Force est d’admettre que le suicidaire fut un outil exemplaire pour elles, car en quarante heures, pas le temps de s’attarder aux couleurs préférées. On tisse et on tisse pour le rendre tout beau, tout penaud. Et le résultat parle pour lui-même.
Qui dit trois, dit possibilités. Le premier acte est vu par les yeux d’une mère, qui se sert de l’enfance perdue et frivole pour matraquer le geste de Johnny Boy. Le milieu, fort contemporain, rend le spectateur nerveux avec son ambiance de piquerie fort efficace et la finale, toute en brillantes métaphores, révèle ses réelles saveurs peu avant que les lumières se taisent. Trois mondes, aux très grandes beautés et à l’innocence biaisée qui n’arriveront pas à nous faire pleurer. Mouawad ne le mérite pas plus, il assène de trop puissantes taloches. Il aime tellement ça… avant de nous laisser rattraper nos poumons.
Les mises en scène sont sobres et ce fut une bonne décision. Certaines longueurs sont remplies par les courtes et chaudes rasade des comédiens de tous âges, qui s’éclatent sur de la prose qui tache. Aucun gagnant dans cette fausse compétition que l’on devrait surnommer «expérience douloureuse en trois coups de couteau en plein cœur».
C’est un Labo, une vitrine pour la relève, qui sort les tendances au grand jour, alors pourquoi ne pas en profiter pour embarrer les vieilleries au placard? Les Anne-Marie et Natalie Joy auront compris en usant de liberté. L’exercice n’aura pas remué ciel et Terre, le noyau de l’âme était la cible. Que les fans de moissonneuse demeurent bien au chaud devant l’âtre.
Du plaisir? Bof, quelques parcelles ça et là. De l’imaginaire? On flotte, on percute des murs et on se cogne les dents, alors oui. De la pertinence? Le suicide sera toujours intéressant comme phénomène, car il ne pourra être saisi; tout ce qui est étrange doit primer. De l’audace? Un peu. Juste un peu… sous les larmes, le sang à l’eau de rose en ébullition, qui viennent trop souvent effacer des pistes de solution...