Nathalie Nadon, Benjamin Gaillard et Yves Turbide dans la courte mais efficace scène de la cuite…
Hommage aux gens normaux
La production 15 secondes de retour à La Nouvelle Scène
Même clouée à une chaise roulante, une personne handicapée peut s’exploser la rate et le cœur tandis que les «normaux» autour d’elle peuvent s’empêtrer dans les fils invisibles que la vie tend sur leur chemin.
La force du texte de François Archambault ne réside pas dans les petites pointes sociales qu’il trempe dans le cyanure, mais bien dans la profondeur de ses personnages, dont les nuances se dévoilent petit à petit dans ce charmant spectacle qu’est 15 secondes.
Concept étiré et éternel du quidam différent qui renverse les croyances établies des autres qui se croient finfins, cette création réunit le trio composé de Mathieu (génial Benjamin Gaillard), qui a manqué d’air à la naissance et qui a toujours consenti à vivre l’autre côté de la médaille, son frère Claude (bouillant Yves Turbide), un raté à peine aimable, et Charlotte (tiraillée Nathalie Nadon), une publiciste qui ne se fait pas confiance.
Cette dernière, jetée dehors par son épais de chum (Richard J. Léger), dont le monologue sur le baseball vaut le détour(!), se retrouvera à vivre chez sa «flamme transitoire», Claude, donc chez Mathieu, qui ne tarit pas d’éloges pour la belle bouclée… Handicapé physiquement, peut-être, mais pas mentalement, Mathieu pactisera avec son opportuniste de frère pour faire changer la vie du triangle qui a bien de la difficulté à tinter…
15 secondes a permis à François Archambault de se payer la traite… et la tête du public. Ses critiques de la consommation, du sport, des boomers, qu’il essaie de déguiser en anecdotes, ne servent en rien la trame narrative de cette fable urbaine touchante sur l’acceptation des gens «spéciaux» et des sentiments aussi lourds que l’amour. C’est là qu’il se reprend de jolie façon en nous faisant entrer dans un espèce de roman savon pas cucu, juste assez parfumé pour nous divertir et nous faire réfléchir sur le sens parfois unique de nos vies.
Les interprétations du quatuor, surtout celle de Benjamin Gaillard, sont très intéressantes. Elles nous soulignent au trait foncé les stéréotypes qui minent la modernité: les gens «trop fins», les machos passés date, les femmes mêlées et les lâches à grande gueule. Les pantins sont en place pour une rencontre où la tendresse l’emportera sur la bassesse. On se sent à l’aise dans cette atmosphère car l’auteur ne juge pas, il s’organise pour que ses bébés se tirent dans le pied!
Sylvie Dufour, qui verra demain la 50e de sa mise en scène, dirige sobrement cette pièce aux nombreuses coupures. Les décors sont grands et suggestifs, témoignant du vide intérieur et des infinies possibilités qui germent dans les tripes des personnages. Un appartement occupé par trois âmes n’aura jamais paru aussi anodin et vivant à la fois.
S’il ne signe pas l’œuvre du siècle avec son 15 secondes, François Archambault nous fait comprendre que chaque humain est fragile jusqu’à la moelle et que ça prend de tout pour faire un monde. Et tant qu’à y être, pourquoi ne pas fantasmer 15 secondes à l’idée qu’un handicapé puisse flirter avec une grande blonde qui marche apparemment droit?!