D’épaisses Forêts dont on ressort grandi…
On y entre de plein pied, glissant sur une pellicule du cinématographe théâtral de la dualité humaine Wajdi Mouawad, on y découvre une frappante histoire de famille et dès que l’orée du bois scintille pour nous sauver, on a envie de pénétrer de nouveau dans ce dédale sentimental.
Loup a 16 ans et est en colère. Sa mère vient de mourir, jeune, avec un os de mâchoire dans la tête. Incongruité du destin qui aura de fortes répercussions sur sa vie. Aidée du «pantalontéologue» Douglas, elle remontera à contrecoeur le fil du temps jusqu’à la fin du 19e siècle et comprendra d’où elle et cet os proviennent.
Forêts est une ode aux racines profondes qui tracent notre parcours, notre identité, c’est l’alpha, l’oméga de la souffrance et de la joie. En nous présentant ces sept femmes, ces six mères qui ont enfanté dans des époques et des circonstances différentes, Mouawad signe une des œuvres les plus complexes et les plus improbables.
Ce troisième volet de la tétralogie que Mouawad achèvera en 2009 est monté comme un vieux film populaire en noir et blanc auquel se collent des bouts de colorés longs-métrages horrifiants, déchirants, bouleversants. Dès que les forêts (brillante métaphore dont on gardera ici le sens enfoui pour sauvegarder la richesse du texte) nous enveloppent, on plonge durant quatre courtes heures dans cette recherche historique, on fixe, ébahi, cet arbre généalogique aux branches cassées qui repousseront grâce à la vérité, à l’amour et à la résignation.
Mouawad aime bien suggérer, faire bosser le spectateur avec ses mises en scène. Les décors d’Emmanuel Clolus, les éclairages d’Éric Champoux, les costumes d’Isabelle Larivière et la superbe musique de Michael Jon Fink nous emmènent dans un grand voyage, des forêts européennes encombrées aux berges enfumées du St-Laurent. Pas joli, pas mourrant, grand. Nous y ferons la rencontre d’Odette, Hélène, Léonie, Ludivine, Luce, Aimée et finalement Loup, des hommes et des amis de leur vie, et des coups de barre qu’elles ont dû encaisser pour continuer la lignée.
De promesses brisées en affreuses incompréhensions, Loup arrivera à dompter cette lionne qui griffe en elle et nous allumera chacun un projecteur au rideau, dès que la salve se sera tu pour nous faire s’aimer les uns des autres. Inconsciemment, bêtement, à la folie. Voilà où Mouwad se dévoile en grand conquérant: sous la moelle, les artères, les tripes, la chair et le sang, qui passe du corps qui décède à celui qui naît…
Sous cette optique et suite aux interprétations magistrales d’une troupe de 11 acteurs et actrices qui vivent ce texte d’une façon inouïe, Forêts est une création essentielle, elle est un fondement du théâtre contemporain qui devra sceller un pacte avec ceux et celles qui désirent grandir en adultes et vieillir en paix. Dans la peine, certes, on n’y échappe pas, mais avant tout dans l’amour et la dévotion, le sacrifice et la rédemption, des valeurs et traits qui permettent aux forêts de pousser et de couper l’herbe sous le nez des vents violents.
Osez jusqu'à samedi, 19h30, au Théâtre du CNA.