Flirter avec la folie est-il vivre?
Rares sont les créateurs théâtraux et les actrices qui se glissent autant dans les bas culottes effilochés de femmes torturées comme Brigitte Haentjens et Céline Bonnier. Avec Vivre, le duo reprend où il avait laissé avec La cloche de verre, mais pousse les choses à l’extrême en défrichant la chair de Virginia Woolf sans pudeur.
Brigitte Haentjens a passé le verbe et l’imaginaire de Virginia Woolf au tamis, en y ajoutant quelques rubis et émeraudes, qui constellent au doigt de Céline Bonnier, Sébastien Richard et Marie-Claude Langlois. Des perles pas toujours évidentes à polir, mais certes bercées par des flots majestueux, aussi noirs que clairs, tel l’esprit anéanti de Woolf.
Ce n’est pas une biographie, ni une encyclopédie du mal de vivre, c’est une peinture écarlate dont la toile de fond est un immense coquillage (bravo à Anick La Bissonnière) aux larges rondeurs, au fond duquel les échos d’une mer agitée nous parviennent. Poignée de main méritée ici par Robert Normandeau.
Le trio se meut à une vitesse d’escargot en crachant notamment la prose d’Orlando à trois degrés différents, comme si des dimensions de l’esprit de Virginia s’étaient amoncelées les unes sur les autres. Procédé très subjectif et imagé, qui laisse pantois un spectateur qui arrive ardemment pas à pénétrer dans l’univers fantasmé par Brigitte Haentjens.
Et c’est là la principale tare qui empêche cette marionnette de sautiller droit. Pour vraiment apprécier la subtilité et la richesse de ce court vol d’oiseau, on ne doit pas chercher à comprendre ou juger cette femme, mais c’est exactement ce que cette inertie intellectuelle que nous propose la metteure en scène provoque chez le moindre des curieux.
Une fois que cette quête a quitté son hôte, s’il n’est pas trop tard, force est d’admettre que le jeu sublime, l’ambiance et l’austérité qui prévalent dans ce spectacle, sont d’une violente intensité. Pas de feu d’artifice, des chocs nerveux, des flashs, des coups dans les tibias, des silences machiavéliques et poussiéreux, des bobines qui se déroulent à vitesse grand V, de vieilles broutilles d’écrivain brinquebalant, s’imprègnent dans le crâne et nous font remercier le ciel de ne pas avoir été assassiné par le destin comme Virginia Woolf l’aura été.
Cette détresse constante dépeinte avec autant de franchise, de frénésie et de douceur par Brigitte Haentjens vaut la peine d’être respectée, sans être acceptée tout de go. Car souvent poussée dans le précipice, ces toiles que nous fait admirer l’artiste troublent l’œil et le gros nerf…