Face au miroir
Joëlle Rondeau
Collaboration spéciale
Parfois, il est nécessaire de s'éloigner de sa réalité pour mieux la percevoir. C'est en Afrique, au Bénin, dans le village de Sô-Tchanhoué que je me suis éloignée. Et c'est ici que je réalise l'ampleur environnementale de notre empreinte humaine laissée sur Terre.
Effectivement, c'est dans le cadre du stage en sensibilisation environnmentale chapeauté par Oxfam-Québec que j'accomplis depuis déjà six semaines que mes yeux s'ouvrent, enfin. En fait, le travail est effectué en partenariat avec l'association locale Boussole de la Cité et est ciblé autour de deux problématiques environmentales de taille dans la commune. A cet effet, les campagnes de salubrité et de sensibilisation menées comportent deux volets: la gestion des déchets et la gestion de l'eau.
Cette tâche n'est pas une mince affaire parce que dans ce village où les générations grandissent sur pilotis, le mode de vie des gens est intrinsèque au milieu.
Ainsi, à l'origine, les Toffinous se sont établis sur le lac Nokoué, le plus important du Bénin, au début du dix-huitième siècle pour échapper au razzias guerrières d'ethnies ennemies à l'affût d'esclaves pour les négriers. En conséquence, c'est sur l'eau qu'ils ont trouvé refuge, bâti leurs maisons, et de l'eau tiré leurs principales ressources.
En outre, encore aujourd'hui, parce que les terres sont innondées quatre mois par année lors de la saison des pluies, il est impossible d'y déterminer un site d'enfouissement des déchets, impossible d'y creuser des fosses septiques et d'autant plus ardu d'y pratiquer le compostage. Du coup, tout ce qui doit être disposé est disposé... dans l'eau.
Or la commune comptant actuellement 80 000 habitants, de sérieux problèmes de salubrité et de pollution surgissent. A ce titre, la profondeur du lac est passée de cinq à deux mètres en moins de cinquante ans, ce qui n'est pas sans lien avec la diminution de la quantité de poissons disponibles observée par les pêcheurs. De plus, lors de la saison sèche, les déchets jonchent le sol, accompagnés des excréments humains et animaux d'où pullulent bactéries et virus.
Gardons-nous toutefois de poser sur ces difficultés un jugement trop rapide.
Mon but, par ce compte-rendu, n'est pas de creuser davantage un certain fossé de développement entre l'Afrique et l'Occident que vous pourriez avoir en tête, bien au contraire. Parce qu'ici, on ne dispose pas vraiment de ses déchets, pas plus qu'il ne soit possible de les chasser de sa conscience d'un balaiement de la main vers la poubelle, leur présence permanente me fait réaliser leur massive production quotidienne.
De là se dresse le miroir.
A ce moment, la réflexion s'impose d'elle-même: si à Sô-Tchanhoué, les 9 000 habitants jettent un sac de plastique par jour, au bout d'un mois, ce sont 270 000 sacs que l'on demande à la terre de gober. A partir de là, j'ai pensé à mon train de vie à Gatineau, à nos épiceries scintillantes du plastique des emballages superflus et à nos réflexes de croire qu'un déchet disparaît lorsqu'on le jette à la poubelle. En fait, comme ici, nos déchets, ils ne font que gonfler pendant des centaines d'années les tas d'ordures. Et de là, si j'extrapole ensuite aux six milliards d'êtres humains peuplant cette terre, la pression que l'on exerce sur nos écosystèmes est sans précédent.
Et ça, c'est ma réalité, c'est notre réalité.
Fondamentalement, qu'on ait les pieds en Amérique, en Afrique ou en Asie, nous disposons des mêmes ressources, en quantité limitée. Conséquemment, leur gestion nous lie. Parce que tout compte fait, c'est au même verre que l'on s'abreuve, et c'est égalament au même que l'on crache.
Ainsi, de cette proximité naît la nécessité de développer un dialogue international franc pour veiller à leur protection. En effet, maintenant plus que jamais, je prends conscience du village global que nous formons tous, aussi interreliés pouvons-nous être les uns aux autres. Alors aujourd'hui, il revient à chacun de réfléchir sur la portée de ses gestes, de ses achats; de son empreinte écologique, parce qu'elle n'est ni régionale ni même nationale mais bien mondiale. Il prévaut donc d'être conscient de cette responsabilité qui incombe à chaque citoyen, et ce, afin que nos actions soient concertées, axées vers la durabilité, enfin.
De Sô-Tchanhoué, on m'a demandé de vous transmettre un message: "Nous sommes prêts à changer certaines de nos habitudes détruisant l'écosystème."
L'êtes-vous ?