Pierre Lebeau (Iago) et Ruddy Sylaire (Othello) dans une scène du 3e acte. (Photo: Marlène Gélineau Payette)
Othello pour tous
Denis Marleau et Normand Chaurette ont réussi ce soir au Théâtre du CNA à rendre Othello accessible en misant au maximum sur les mots de Shakespeare, dans leur version contemporaine du classique des classiques de trahison.
Dès qu’on s’assied, c’est le choc: où est le décor?! Y’en a pas. Seulement trois immenses panneaux gris sur roulettes narguent le spectateur, semblant lui susurrer «Imaginez Venise sans les draperies et les gondoles». Les coulisses aussi s’exposent, de leur franche et crue nudité. Où sont les rideaux? Heureusement qu’au bout des trois heures, on pardonne ce manque de pudeur…
Ce premier choc causé par une brillante idée de Denis Marleau ne sera pas le dernier, mais il vaut la chandelle. Neuf personnages s’amusent à longer ces murs, ces ruelles, en crachant leur réplique avec une précision souveraine, racontant pour une énième fois dans l’histoire cette fable de mensonges éhontés qui détruisent tout le monde qui gravite autour.
Second choc: les costumes. On s’imagine en 2007, 300 ans et plus après la naissance d’Othello. Les Pierre Lebeau, Ruddy Sylaire (superbes en Iago et Othello) et leurs acolytes sont nappés de sauce moderne (jeans, chemises, souliers, robe d’été), question de ramener l’écriture de Shakespeare sur le plancher des vaches. Ces mots si éloquents et agréables, qu’a traduits une fois encore avec passion Chaurette.
Troisième choc: la simplicité. De par les décors, les costumes, les interprétations… Mais surtout par cette ouverture de Denis Marleau, qui déchiquette avec brio ce corps théâtral pour mieux le recoudre sous les yeux ébahis des puristes et des néophytes. Pour ces derniers, Shakespeare est cool. Pour les autres, il a été «caméléonisé», canonisé en boxers dans ce siècle du pop.
Quatrième choc: Othello est noir. Le Martinicain Ruddy Sylaire livre une performance magique aux côtés du versatile Pierre Lebeau, pour redonner vie à ce personnage trompé. Il universalise la force, la douleur, il brise le moule d’une sphère souvent trop rigide à notre grand bonheur. On remercie les créateurs de cette innovation, de cette pensée humaine qui donne de la plus value à l’œuvre.
Dernier choc: la sensation de légèreté insoupçonnée qui valse en nous à la sortie de la salle. Nous ne sommes pas saturés, nous n’avons pas été victimes d’un snobisme à tout craint, nous avons été charmés… simplement. Sans paillette ni trompette.
À voir jusqu’à samedi au Théâtre du CNA, 19h30.
Othello est africain.
Michaël PelletierArticle mis en ligne le 27 octobre 2007
Pourquoi au juste cela représente-t-il un choc que le personnage d'Othello, imaginé africain par Shakespeare à l'origine, soit joué par un noir? N'est-ce pas là un des aspects importants à conserver chez ce personnage? Ce serait le contraire à mon sens qui pourrait être relativement choquant, soit d'évacuer sans raison valable l'une des caractéristiques constituantes du personnage, une caractéristique tout à fait signifiante. La peau noire d'Othello participe à la construction d'une figure de l'altérité, figure essentielle à la mécanique discursive de cette pièce.