Il en a vécu des aventures ce cher Bob Gratton. Julien Poulin nous l'a prouvé avec cette entrevue.
Anthologie d'Elvis Gratton en compagnie de Julien Poulin
Découvrez les «dessous» historiques du plus meilleur clown du Québec!
Pierre Falardeau et Julien Poulin ont créé un monstre sans évidemment le vouloir avec Elvis Gratton, au lendemain du référendum de 1980. Le coloré personnage est maintenant tombé sous la plume de François Avard et ses complices pour faire revivre une deuxième fois cette caricature ambulante au petit écran.
Oui, deuxième, car après avoir ressuscité de sa crise cardiaque dans Miracle à Memphis, le gros Bob avait succombé à une explosion merdeuse dans le troisième volet casse-gueule du duo, qui s'est connu sur les bancs d'école. Certains crieront victoire, alors que ceux qui ont décroché il y a longtemps commenceront à croire avec colère que Gratton est un chat avec ses vies illimitées!
Mais prêchons pour l'impartialité, car l'heure n'est pas aux débats. En trois quart d'heure d'entrevue, Julien Poulin a généreusement dressé à La Revue/Info07 une anthologie du personnage. Ses détracteurs y trouveront peut-être matière à modérer leurs ardeurs, alors que les fans de la première heure se régaleront, car des tonnes d'eau ont coulé sous les ponts et le comédien n'a absolument rien à cacher.
Alors, dégustez ou recrachez cette leçon culturelle québécoise avec un homme qui a le cœur sur la main!
Une réponse à l'échec du PQ
«Pourquoi Elvis Gratton? Eh bien... On est en 80, on vient de perdre le référendum. Il y avait un concours à Radio-Québec pour une première oeuvre cinématographique. Moi et Falardeau on a choisi un personnage et proposé un scénario.» Ce synopsis d'une trentaine de minutes était simple: les deux compères voulaient montrer qui avait voté «Non», désiraient présenter un spécimen de Québécois qui plie l'échine, qui «refuse de reconnaître ses capacités de faire un pays, qui ne s'aime pas», un «vrai Canadien français d'Amérique du Nord francophone d'expression française».
Le premier film est né de cette chétive racine. Mais le projet initial ne ressemblait nullement au final. «Au lieu d'en faire une comédie, je voulais en faire une dramatique: un gars qui travaillait à l'université dans une boîte de stationnement et qui, le soir, allait dans les bars pour imiter Elvis. Il s'était fait un costume et tout...» Mais...
«Pierre voulait en faire une caricature, une comédie, avec quelqu'un qui avait des moyens, quelqu'un qui voulait être prêt du pouvoir, mais qui ramasse les miettes», indique Julien Poulin. On pense tout de suite à Bob dans son camion, son garage, sa maison, ses gros sabots et ses plans de nègre. Cette critique est bien accueillie en Europe communiste, qui apprécie l'humour de Gratton et cette histoire du gars qui, pour réussir, doit entrer dans un moule. Les cinéastes débutants remportent un prix à leur grande surprise!
Certes, cette satire de l'homme libéral qui tient à ses possessions a bien vieilli et est très acidulée encore aujourd'hui. «En 2000, ça aurait été un gars impliqué dans le scandale des commandites. Bien, il serait parmi les petits qui ont tout perdu, pas parmi les riches qui s'en sont sortis», ironise le comédien que l'on retrouve dans Minuit le soir.
Suite au succès «européen» du court-métrage, Pierre Falardeau et Julien Poulin ont le vent dans les voiles et tournent deux autres portions de trente minutes (le voyage dans le Sud et le retour, avec le party hawaïen et le spectacle fatal) qu'ils grefferont à la première partie. Le Québec allait enfin pouvoir vérifier ce qu'est un partisan du «Non»! «C'est resté à l'affiche trois mois, la critique a été pourrie. Mais quand le film est sorti en cassettes, le public a capoté et a fait quelque chose qui est demeuré», relate fièrement Julien Poulin.
Ce «quelque chose» est un culte invétéré de cet abruti ultra conservateur, aussi épais que sa chevelure frisée. Dans une époque où le français de France venait de disparaître de la télé (à quelques exceptions près), le joual gras et direct de Bob a provoqué une commotion chez le grand public. D'ailleurs, qui ne connaît pas une réplique de ce film? Notons également que le penchant politique plus qu'évident de Bob faisait grincer des dents! Heureusement que la satire est la satire…
«J'étais un peu dépassé par les événements, moi qui voulais travailler comme acteur! Mais quand j'allais dans une auditions, j'étais Elvis! On ne contrôle pas toujours sa carrière...» admet-il. Étiqueté de la sorte, Julien Poulin a eu maille à faire partir son fructueux parcours. Il aura fallu qu'il attende plusieurs années avant de pouvoir décoller les âneries de Gratton de son visage.
Lui qui n'avait pas débuté à 6 ou 7 ans comme d'autres, il a repris le collier seulement au milieu de sa trentaine! Il savait que son personnage planait toujours, car il avait créé une révolution chez les amateurs. Et, inutile pour le timide comédien de le cacher, il planait et devenait extraverti en un éclair ainsi déguisé. Et c'est pourquoi cette pause forcée ne le laissait qu'à moitié morose.
Gratton revit
Cet amour du costume et la folie du duo a provoqué un retour en force à la fin des années 90 de Bob Gratton, le proprio de garage terrible du Québec. «Je me disais qu'il y avait moyen de parler avec lui, d'apporter du contenu, de se servir de la caricature pour mettre son grain de sel dans la critique sociale, avoue Julien Poulin. Mais on voulait changer de piste...»
Le résultat est connu: comme Elvis qui ne cesse de hanter l'imaginaire et les farces plates («le King est vivant!»), Gratton renaît par l'opération du Saint-Esprit et est enveloppé du jour au lendemain dans la cape d'une star du rock. On crie au miracle, on idolâtre le vulgaire. La nature de la critique venait de changer: «L'enveloppe est plus importante que le contenu. Des fois, il y a des gens qui ont des choses pertinentes à dire ou à faire et on les passe pas. C'est contradictoire. Comme Dion qui est élu. Mais tsé, la politique, c'est une guerre de clans et y'a souvent quelqu'un qui se faufile entre les deux...»
Quelques années après que les médias les aient écorchés vifs avec ce deuxième volet, Falardeau et Poulin se réunissent à nouveau pour leur plus imposante mitraillade: la convergence des médias. «Avec le troisième, on s'attendait à une critique pire, mais aussi à un débat. Mais ça été le silence, on n'en a pas parlé.» Cette indifférence pour un des problèmes les plus évidents tombant dans l'oreille d'un sourd, Pierre Falardeau lance la serviette.
«On assumait notre choix et je crois que ce film-là est le plus accompli. Il est plus clair, y'avait une histoire, on avait eu plus de temps. Mais ça été une déception au point de vue des résultats. Le bouche à oreille a moins marché, car le contenu était en avant de la comédie. Pourtant, il y avait de bons gags visuels», croit-il. Seuls les fans et les gens tannés de la convergence ont suivi, mais l'omelette n'a pas levé.
Mauvais moment, sujet trop délicat, manque d'ouverture du public? Gratton avait-il frappé son Waterloo en explosant de merde? La résignation de Pierre Falardeau allait-elle décourager l'interprète?
Gratton le bougon
«Après, j'ai été approché par un idéateur, qui voulait faire une téléréalité avec le personnage, pour s'en moquer. Sa proposition était d'avoir une caméra chez lui pendant 24 heures.» Julien Poulin hésite. Bob deviendrait-il le deuxième Louis 19? L'idée ne lui déplaisait pas entièrement, sauf qu'il ne faudrait pas tirer à boulets rouges sur la caricature.
«Falardeau ne voulait plus travailler avec le personnage, mais il ne voulait pas m'empêcher de travailler avec. Alors je devais me trouver quelqu'un, Pierre n'étant plus là. J'ai téléphoné à François Avard, j'avais aimé des trucs qu'il avait écrit. Il a dit 'oui, j'embarque', et ça resté de même pendant trois ans...»
Quand le nouveau duo s'assoie et discute sérieusement de l'optique dans laquelle la série télé serait tournée, on prend la décision de revenir à l'essentiel, aux racines chétives du départ qui ont tant poussé par la suite: la vie de Bob Gratton, son entourage. «C'est un gars de garage, de banlieue. A-t-il des frères et sœurs, que pense-t-il et comment agit-il dans la société d'aujourd'hui? J'peux dire que la consommation des années 80 et celle de 2000 sont très différentes! Les choses te paraissent de moins en moins cher, c'est rendu démesuré la surconsommation et c'est un thème récurrent de la série.»
Les fans de François Avard ont déjà saisi dans quelle direction il orienterait l'écriture: comme il a fait avec Les Bougons, il se servirait d'un véhicule ridicule pour faire passer ses messages sur les sujets d'actualité et enfoncer le clou dans la tête des aveuglés. Une recette qui a plu à Julien Poulin, qui n'aurait pas aimé que Gratton devienne simplement un canasson de pinata. «Je trouve que ça convient au personnage, c'est plus anecdotique. Tsé, quand on parle d'environnement et qu'on sait que Bob est pas du tout environnementaliste et que tout ce qu'il veut c'est vendre de l'essence... Il est pour la guerre en Irak!»
«Il ne faut pas oublier que c'est une caricature, ça choque. Gratton c'est un être intolérant, extraverti, intransigeant, qui va lancer des gros arguments de droite. On pourrait aller plus loin que ça, mais l'élastique pourrait nous revenir dans la face!», s'exclame-t-il.
Julien Poulin n'a jamais pris les propos de Gratton au sérieux. Et il comprend maintenant pourquoi le troisième film n'a pas autant conquis le public. «Le monde veut rire, ce n'est pas pour rien qu'ils se rappellent des gags! Et c'est le spectateur qui a fait que dans ces trois films-là, le personnage demeure un clown monstrueux, si on veut. C'est une réflexion sociale sans être pamphlétaire. Si je veux changer le monde, je ne ferai pas ça, je vais aller en politique ou m'impliquer dans Green Peace, je ne suis pas un analyste politique!», ajoute le comédien dont le maître est le défunt comique français Jacques Tati.
On peut voir le célèbre Bob Gratton à tous les lundis soir, 21h, sur les ondes de TQS.