Les lunettes brouillent la vision dans tous les sens du terme... L'agent communautaire Jean Caron a bien aimé son expérience de passager dans une voiture maniée par un chauffard! (Photo:Jean-Paul Lemay)
Un journaliste dans la peau d'un ivrogne au volant
Un test routier simple qui donne froid dans le dos
L'alcool au volant tue 200 personnes (600 de moins que dans les années 70) et en blesse 3500 par an au Québec. Ah oui, sans oublier la détresse des familles dans le deuil dont la vie est brisée et qui élargissent le cercle des victimes. La Revue a jugé bon de nous rafraîchir les neurones en ce début de 2007 face à un fléau qui plafonne. En effet, nous sommes «collés» à 200 morts annuellement. Votre «qui-n'a-pas-froid-aux-yeux» serviteur a donc mis les trois fameuses lunettes qui recréent les effets de l'alcool, les «Fatal Vision». Angoissant, n'est-ce pas? En ce jeudi matin, j'ai donc conduit ma voiture «feeling» (0.6), «chaudasse» (1.0) et complètement soûl (2.0)... sous la supervision, restons calme, de l'agent communautaire Jean Caron et du responsable des communications à la Police de Gatineau, Jean-Paul Lemay.
Les Fatal Vision sont une invention fascinante. Bien qu'elles ne peuvent dépeindre avec exactitude les raisons et conséquences de l'état avancé de certains chauffards, elles conscientisent suffisamment lorsqu'on a le front de bœuf de conduire avec. Croyez-moi.
J'avais donné rendez-vous à MM. Caron et Lemay dans le stationnement du Centre Guertin, question de ne pas troubler la circulation en réalisant cette expérience disons, dans le rond point de la rue Montcalm! Les agents ont délimité un parcours en trois parties à l'aide de cônes. Mes aptitudes au volant seraient mises «en danger» et certainement en doute.
La première section consistait en un léger slalom avec trois cônes disposés à bonne distance, ce qui me laissait amplement le temps de prévoir mes manœuvres. Le milieu était plus ardu: je devais me frayer un chemin à travers deux portes à peine plus larges que le devant de l'auto. Ces entrées étaient disposées à gauche et à droite à une bonne vingtaine de mètres de distance, mais seulement trois ou quatre mètres de profondeur les séparaient, de sorte que je devais obliquer brusquement à droite aussitôt que j'avais franchi la première porte. Enfin, la finale était assez facile: je devais accélérer en ligne droite au sortir de la deuxième porte et foncer entre deux cônes.
Quatre tentatives distinctes
1.À jeun, sans lunettes: Tout s'est bien passé, ma vision était claire (le froid et le café aidant) et le volant tournait comme dans du beurre...
2.Lunettes à 0.6 (ml d'alcool pour 100 ml de sang): C'est parti, le moins pire des trois. Ce «feeling» équivaut à une bière non-digérée. On sait que l'organisme absorbe une consommation en une heure et c'est toujours le même principe: l'alcool part de A, monte jusqu'au sommet et redescend la pente jusqu'à B.
Le parcours s'est fait sans encombres, bien que l'agent Caron m'ait fait remarquer que je penchais un peu vers la gauche. «Ton cerveau essaie de compenser. On essaie de tromper l'œil pour tromper notre cerveau. Mais c'est normal, c'est un réflexe, on a tous tendance à faire ça», assure-t-il. Fiou.
3.Lunettes à 1.0: À cette étape, je suis illégal, j'ai trois bières dans le corps. Je pourrais me faire pincer pour conduites avec facultés affaiblies et pour ivressomètre, deux choses différentes. L'agent Caron souligne qu'on peut conduire sous l'influence de plusieurs trucs: médicaments, fatigue, troubles psychologiques. Jean-Paul Lemay a déjà vu un homme être accusé de conduites avec facultés affaiblies sans avoir dépassé la limite d'alcool permise...
Alors là, attention, ça se corse. Les cônes deviennent mes ennemis. «À plus d'une bière, on est convaincu qu'on est plus courageux», me lance brillamment Jean Caron après que j'aie accroché un des obstacles, au centre. Encore une fois, c'est normal, et ça aurait pu être pire. «Tu as compensé par la droite cette fois et tu as accéléré dans les virages. C'est la diminution de la pensée du danger.» Ceux qui se font «pogner» généralement sont dans cette catégorie. Ces super conducteurs «intouchables» se font tasser sur le bord de la route en demandant pourquoi. Ils se sentent pourtant très relax...
4.Lunettes à 2.0: Je devais finir mon grand chelem avec l'état d'ébriété simulé très avancé. Quand on dit «très avancé», c'est l'équivalent d'une scène de la Guerre des Étoiles à travers le pare-brise! Il me prévient: «Tu vas le savoir que tu l'es (soûl).» En les mettant, j'ai compris et je ne me sentais pas dans mon assiette. La question qui tue a suivi: «Comment se fait-il que des gens puissent conduire avec la matière grise aussi cahotique?» Jean Caron s'est déjà fait dire par un ivrogne qu'il devait conduire, car il était trop soûl pour marcher. Ça vous rappelle une blague classique, hein?
La fluidité n'était plus là. Finie, envolée, dans le même maudit cône que cinq minutes avant, mais encore plus à droite. Le Titanic coulait à tribord dans ma tête. Je roulais plus lentement et j'ai freiné avant de passer entre les deux derniers cônes, là où je devais normalement écraser le champignon. Finie la confiance en soi, même pas la peine d'être orgueilleux, je m'étais battu moi-même. «Quand on voit des gens soûls, ils arrêtent pas mal avant les lumières et quand la lumière tombe verte, ils ne partent pas tout de suite», dit l'agent Caron en guise d'anecdote de clôture. Je vous épargne l'épisode de l'homme qui cherche son permis qu'il a à deux pouces du nez pendant une minute ou celui qui renverse son portefeuille gorgé de fric au-dessus d'un pont...
Des conséquences évitables grâce au «Gros Bon Sens»!
«Il ne faut pas prendre de chances, ne pas boire et conduire en aucune circonstance», laisse tomber Jean Caron. C'est le retour du «Gros Bon Sens», mesdames et messieurs... L'agent communautaire connaît son «Guide de la petite amende» par cœur. Il nous rafraîchit donc la mémoire.
-À la première offense, un minimum de 300$ d'amende, trois mois d'interdiction de conduite au criminel et le permis est suspendu un an par la Société d'assurance automobile du Québec. On conseille fortement à cette occasion de se procurer un anti-démarreur détecteur d'alcool si on pense que le problème risque de se répéter... Ne pas attendre de frapper un piéton en plein délire alors qu'on vient de brûler un feu rouge...
-À la deuxième arrestation, 600$ d'amende, six mois d'interdiction au criminel, 14 jours d'emprisonnement obligatoire, révocation du permis pour deux ans.
-À la troisième et subséquente interception, 2000$ d'amende et plus, interdiction de un à trois ans, révocation du permis par la SAAQ pour trois ans et 90 jours d'emprisonnement. Cette peine est ajustée selon la gravité des conséquences. En cas de lésions corporelles ou de décès (avec délit de fuite), le compteur grimpe vite! Mais MM. Caron et Lemay trouvent encore que les peines imposées aux têtes de pioche sont ridicules...
Toucher les jeunes
Le Service de police de Gatineau va couramment faire des campagnes de sensibilisation dans les écoles secondaires et ça fonctionne. Les agents le font systématiquement quand les bals de finissants approchent, mais si les institutions désirent plus de présence, ils peuvent en faire la demande.
«Les jeunes comprennent, ils prennent conscience. Il y en a qui se pensent invincibles à cet âge-là et c'est normal. Mais même les adultes... C'est plutôt avec les gens plus vieux qu'on a de la difficulté», souligne Jean-Paul Lemay. Il semblerait que la mode de la grosse O'keefe entre les jambes soit encore vivante chez certains! On pense ici aux «récidivistes professionnels», aux «briseurs de familles par excellence» qui font les manchettes...
«Il ne faut pas se croire plus rusé que sa conscience», conclut Jean Caron, qui n'a pas l'intention de voir un mouvement de sympathie grandir demain matin si un de ses enfants mourait sur la route. Bien qu'il trouve génial et instructif que des croix soient plantées sur les lieux d'un drame de la sorte; ça forge le caractère et... le Gros Bon Sens.