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Le nom à donner au grand boulevard de la ville de Gatineau Par Pierre-Louis Lapointe

Article mis en ligne le 14 février 2007 à 9:07
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Le nom à donner au grand boulevard de la ville de Gatineau

Par Pierre-Louis Lapointe
Les autorités municipales de Gatineau ont cru bon de sonder le cœur et l’esprit des citoyens concernant le nom à donner au grand boulevard qui traversera d’Ouest en Est le territoire de la nouvelle ville, du chemin d’Eardley jusqu’à la rue Laurier. On leur demande de choisir entre cinq appellations, « Aimé-Guertin », « Allumettières », « Asticou », « Jos.-Montferrand » et « Philemon Wright » en ne leur fournissant comme information que quelques phrases et quelques dates. C’est trop peu selon nous.
C’est la raison pour laquelle nous voulons remédier à cet état de choses en ajoutant à ces descriptions des renseignements additionnels, des faits historiques et un questionnement qui se veut éclairant pour ceux qui participent à l’exercice.
BOULEVARD PHILEMON-WRIGHT
Il est dit que « les premiers seront les derniers » et que « les derniers seront les premiers ». Abordons donc tout d’abord l’appellation « Boulevard Philemon-Wright », nom qui est déjà donné à un des cantons de la Gatineau (région de Gracefield) et à une école secondaire de Hull.
Philemon Wright est sans contredit un personnage de poids dans l’histoire de Hull et de l’Outaouais. Cet Américain profite de la disponibilité des terres au Canada et du système de concession de cantons entiers à « un chef et ses associés » pour s’accaparer des cantons de Hull et d’Onslow. Il vend ses propriétés de Woburn au Massachusetts et investit tous ses avoirs dans la région de Hull et de Quyon. C’est un visionnaire. Il voit grand : c’est la raison pour laquelle il met la main sur tous les lots qui donnent sur les pouvoirs d’eau des chutes Chaudières à Hull et sur ceux de la chute des Chats près de Quyon. Et, plus tard, à partir de 1806, au lendemain du blocus continental de Napoléon, il tire parti de la forte demande de bois en provenance de l’Angleterre. De l’embouchure de la rivière Gatineau, il lance le premier grand radeau de bois qui descendra jusqu’à Québec, le « Columbo »! À sa mort, survenue en 1839, lui et ses proches possèdent 36 000 acres de terre dans les cantons de Hull, Onslow et Templeton surtout.

Au dix-neuvième siècle, le contrôle exercé par Philemon Wright et sa famille sur le sol urbain de l’Île de Hull en retarde le développement, à un point tel que c’est Aylmer, fondé par Charles Symmes, un rival de Wright, qui devient le chef-lieu du canton de Hull. Ce contrôle excessif, et leur refus de vendre des terrains aux ouvriers, aux commerçants et aux entrepreneurs font de l’Île de Hull une quasi-seigneurie, donnant naissance au « régime des constituts ». On construisait sa maison ou son usine sur des terrains loués…Ezra Butler Eddy, un autre Américain, s’installera dans des bâtiments loués des Wright. Ce n’est qu’au début des années 1870 qu’il pourra enfin devenir propriétaire des terrains sur lesquels étaient érigées ses usines.
BOULEVARD JOS.-MONTFERRAND
Le nom de ce personnage haut en couleur est accroché à la façade du palais de justice de la rue Laurier, bâtiment dans lequel se retrouvent également les bureaux de la plupart des ministères du gouvernement du Québec en région. Montferrand relève du mythe et de la légende beaucoup plus que de l’histoire. Nous avons presque tous entendu le récit de ses exploits d’homme fort assommant des centaines d’Irlandais… et d’athlète capable de sauter en imprimant la marque des clous d’une de ses bottes au plafond des tavernes. Sa légende s’étend à tout l’Outaouais, voire à l’ensemble du Québec et même à l’Ontario. Son nom est associé à Bytown, la ville d’en face! Et, même s’il travaille ailleurs, sur les deux rives de la « Grande rivière », son nom est associé à celui de Baxter Bowman surtout, dont les scieries sont situées à Buckingham. Il est son bras droit à ce qu’on dit et joue du muscle pour ce candidat conservateur dans les campagnes électorales. Sa légende a été créée de toute pièce par l’historien Benjamin Sulte il y a plus d’un siècle. Depuis ce premier récit, presque rien. Un jour, un jeune historien fera peut-être la lumière sur Monferrand et nous fera découvrir l’homme derrière le mythe et les légendes. On sait malheureusement peu de choses de lui, si ce n’est que Philemon Wright et les autres marchands de bois se l’arrachaient pour ramener la paix dans les chantiers et sur la rivière. Ce dernier remontait dans l’Outaouais dans la belle saison pour y travailler comme « chef de cage » sur les grands radeaux de bois qui étaient flottés jusqu’à Québec, mais son vrai point d’ancrage, sa petite patrie, n’était pas dans l’Outaouais, c’était à Montréal. C’est là qu’il naît, en 1802, et c’est là qu’il meurt, en 1864.
BOULEVARD ASTICOU
Le mot « Asticou » serait la traduction de « Chaudières », endroit ou les flots bouillonnent. C’est Samuel de Champlain qui nous l’apprend lorsqu’il décrit son passage aux chutes Chaudières. Celui-ci y emprunte le sentier de portage qui permet de contourner ce formidable obstacle à la navigation. Ce toponyme amérindien est porté par une revue et par une collection d’ouvrages s’intéressant à l’histoire…et par l’ancienne « Cité des jeunes de Hull », devenue il y a déjà quelques lunes, une école de langues du gouvernement fédéral. Au-delà du pittoresque et du romantique, il y a lieu de se demander comment ce toponyme, accroché à un endroit bien précis, même bouillonnant, pourrait se faire représentatif d’une ville aussi diversifiée, dynamique et tournée vers l’avenir que la nouvelle grande métropole de l’Outaouais québécois!
BOULEVARD DES ALLUMETTIÈRES
Il a suffi d’un roman inspiré du Magdal de Louis Lebel pour que naisse une légende, celle des allumettières, victimes de l’exploitation de la compagnie E.B. Eddy et militantes héroïques, pionnières du mouvement syndical de l’Outaouais. Tout est mis en œuvre pour dramatiser les grèves auxquelles elles sont mêlées et pour taire le fait qu’elles n’étaient pas seules à débrayer. Tous les employés syndiqués, les hommes comme les femmes, étaient en grève. Et les accidents de travail, trop nombreux, n’épargnaient ni les hommes ni les femmes!
Soulignons ceci : dans le Hull des années 1920 il y avait une concentration de main-d’œuvre féminine dans le secteur des textiles et du vêtement, dans les fabriques d’allumettes et dans les « shops » de mica. Le recensement de 1921 nous permet d’établir cette proportion à plus de 80% dans les textiles et le vêtement (728 sur un total de 869), à plus de 100% dans le mica, mais à 62% seulement (171 sur 235) dans la fabrication d’allumettes. Il y avait donc un bon nombre d’allumettiers qui travaillaient avec les allumettières. L’un d’entre eux, Antonio Renaud, un ancien de la « shop » d’allumettes Eddy, prenait un malin plaisir à rappeler ses souvenirs de la grève de 1924. Il n’y avait rien de dramatique dans son récit. Rien pour alimenter l’interprétation victimaire d’une romancière! Les risques pour la santé, la terrible « nécrose maxillaire» associée à l’usage du phosphore blanc, n’existait plus depuis de nombreuses années. Et le fameux « Syndicat catholique des allumettières de Hull », dirigé en sous-main par les Oblats de la paroisse Notre-Dame, luttait avant tout pour la « santé morale » de ces femmes, en exigeant des contremaîtresses plutôt que des contremaîtres. L’historienne Michelle Lapointe, qui s’est consacrée à l’étude de ce syndicat (Revue d’histoire de l’Amérique française, vol 32, no 4, p. 603-628) et des grèves de 1919 et de 1924, en arrive à la conclusion suivante : « Ainsi, le syndicalisme catholique prévoyait un double encadrement pour la femme : d’une part, celui du syndicat féminin, et d’autre part, celui du syndicat masculin qui chapeautait l’organisme féminin. » Il fallait éviter coûte que coûte « les rencontres assidues entre garçons et filles du même âge » et la tentation pour la femme d’échapper à son rôle traditionnel de mère de famille. Le syndicalisme catholique qui encadre les allumettières s’oppose avec acharnement aux unions mixtes : de là l’existence d’unions féminines séparées! Elles n’étaient pas libres de leur choix!
La réalité vécue par les allumettières était donc fort différente de l’image qui est véhiculée dans les médias. Elles ne sont pas seules à lutter pour de meilleures conditions de travail et de meilleurs salaires. Leurs collègues masculins sont du même combat, tout comme ces «midinettes», beaucoup plus nombreuses, qui travaillent dans le secteur des textiles et du vêtement.
BOULEVARD AIMÉ-GUERTIN
Le nom du grand boulevard, épine dorsale de la nouvelle grande ville de Gatineau, métropole de l’Outaouais tournée vers l’avenir, se doit de soulever la passion et le goût d’appartenance. Il se doit d’être porteur d’une affirmation de la rive nord de l’Outaouais en affichant clairement la « différence » qui fait de l’Outaouais québécois un lieu d’épanouissement de la francophonie régionale, un havre de paix, fier de s’affirmer comme « Rive gauche de la capitale du Canada »!
Aimé Guertin, dont toute l’existence fut intimement liée à Hull et à l’Outaouais, a consacré la plus grande partie de sa vie publique à l’idéal du développement et de l’affirmation de notre région : sa franchise, sa détermination, son dévouement et son esprit d’entreprise ont d’ailleurs fort bien servi cette cause. Son nom ne pourrait-il pas servir d’oriflamme et de cri de ralliement pour les Gatinois et les Gatinoises d’aujourd’hui et de demain?

Né à Aylmer le 7 juin 1898, cet autodidacte passionné de justice sociale et de politique est élu député provincial de Hull sous la bannière conservatrice en 1927. « Whip » de son parti et grand ami de Camilien Houde, il se fait défenseur de l'ouvrier, du salaire minimum, des pensions de vieillesse, de compensations adéquates pour les accidentés du travail, d'un régime d'assistance aux mères nécessiteuses, d'allocations familiales et d'une limitation des heures de travail. Et, comme le docteur Philippe Hamel, il se fait pourfendeur du « capitalisme sauvage », en particulier celui des «trusts de l'électricité», qui exportent à bas prix l'énergie de l'Outaouais et du Québec vers l'Ontario et les États-Unis. C'est ce qui lui mérite les surnoms de « bolchévique » et de « rouge » que lui attribue Maurice LeNoblet Duplessis. Obligé en conscience de quitter les rangs de son parti après la convention conservatrice de Sherbrooke, en 1933, il forme, avec Laurent Barré, le « FRANC PARTI ». Il ne se représente pas en 1935, préférant se jeter dans la mêlée au niveau fédéral sous l'étiquette du Parti de la Reconstruction de Stevens, chef de parti dont il sera le lieutenant québécois. Défait, il abandonne la politique pour se consacrer à sa famille, et à ses entreprises, les « Assurances Guertin », « Immeubles Gatineau » et « Voyages Guertin », dont il fera une grande réussite commerciale et financière.

Rarement aura-t-on vu un député de l’Outaouais occuper autant de place sur l’échiquier politique québécois : c’est lui qui préside le congrès du parti conservateur provincial de 1929, congrès qui adopte un programme de réforme avant-gardiste tout à fait semblable à celui de «L'Équipe du Tonnerre» libérale de 1960 ; c’est lui qui, dans un discours-fleuve d'une durée de six heures et demi, les premier et deux avril 1931, oblige l'Assemblée législative à siéger toute la nuit, un exploit inégalé; et c’est lui également qui, en 1934, par ses interventions bien senties en faveur des travailleurs de la forêt, ceux de l'Abitibi, et ceux de la compagnie MacLaren de Buckingham, contribue puissamment à faire adopter une loi qui met au pas les compagnies forestières fautives.

Après 1935, Aimé Guertin consacre l’essentiel de son activité à Hull et à l'Outaouais québécois. En 1937, il se fait l'instigateur de la création de la paroisse Sainte-Bernadette et en 1940, il fonde l'Union des Chambres de Commerce de l'Ouest du Québec, dont il assume la présidence jusqu'en 1949. Représentatif comme nul autre de l’Outaouais, ce chasseur et pêcheur invétéré ne peut s’empêcher de fonder la Société des chasseurs et pêcheurs de Hull. C’est en 1940 également qu’on le retrouve président de l'Association des petits propriétaires de Hull. Sa « Conférence » de 1940 aux membres de cette association est une analyse lucide des problèmes de Hull et un canevas visionnaire pour l'avenir de sa ville. Il y lance, avec l’appui de son bon ami Louis Taché, supérieur du collège Saint-Alexandre de Limbour et frère d’Alexandre Taché, et ce, au grand dam de l'establishment religieux et franco-ontarien d'Ottawa, l'idée de la création d'un « Diocèse de Hull ».

En 1959, ce Hullois éminemment régionaliste est nommé au Comité exécutif de la Commission de la Capitale nationale par John Diefenbaker : jusqu'en 1964, il s'y fait le gardien des intérêts de Hull et de l'Outaouais. Son goût pour le développement harmonieux de notre région l'amène d'ailleurs à s'impliquer, avec le juge Mougeot, dans la création du « Comité d'urbanisme de l'Est de la rivière Gatineau » et à se prononcer ouvertement en faveur de l'autonomie de l'Outaouais québécois face à Ottawa et à la CCN. En 1967, trois ans avant son décès, il dépose un mémoire en ce sens devant la « Commission d'étude sur l'intégrité du territoire du Québec ».

Le choix du nom d’Aimé Guertin pour désigner le nouveau boulevard est d’autant plus approprié qu’il est un des rares personnages marquants de l’Outaouais et de Gatineau à être lié de près à quatre des secteurs constitutifs de la nouvelle ville, Aylmer, Val-Tétreau, Hull et Pointe-Gatineau. Il est né à Aylmer et c’est dans le cimetière Saint-Paul d’Aylmer qu’il a trouvé son dernier repos ; il a vécu à Val-Tétreau où il a pris une part active dans la vie paroissiale de l’endroit tout en jouant un rôle-clé dans l’érection du monument Brébeuf (dans le parc du même nom) et dans la création du premier orphelinat de la rive québécoise, Ville-Joie-Sainte-Thérèse ; il s’est installé au 1 de la rue Montcalm et plus tard au 1 de la rue Front, en plein cœur de l’ancien Hull, observatoires à partir desquels il a joué un rôle de premier plan dans la politique provinciale, fédérale et régionale, faisant même trembler son ennemi juré, Maurice LeNoblet Duplessis, tout en se distinguant comme homme d’affaires ; et il a laissé des traces profondes dans l’histoire et le paysage de l’ancienne ville de Pointe-Gatineau, là où plusieurs rues évoquent le nom de ses enfants.

Ce défenseur de la région ne se départira jamais de sa passion pour l'Outaouais et pour le Québec : jusqu'à sa mort, survenue le 7 juin 1970, il suivra avec lucidité, voire avec inquiétude, l’évolution de son milieu. En donnant son nom au grand boulevard qui traverse la ville d’Ouest en Est, la nouvelle ville ferait acte de mémoire en prenant la relève de la passion et des rêves qui habitaient Aimé Guertin. Ce serait le plus sûr moyen d’inscrire Gatineau dans le renouveau et dans la continuité tout en rappelant les luttes et les sacrifices qui ont marquées son histoire et son évolution !

Pierre Louis Lapointe, Ph.D.

Historien

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